Vidange de vie d’ange

Texte | Annie Côté
Photo | Thaís Silva

Ma langue morte se vipérise au nom des femmes et pour enfin déscléroser mon cœur. Près d’ici, peut-être dans la maison voisine, il y a une femme qui normalise de petits et grands manques d’amour quotidiens. Près d’ici, peut-être dans la rue d’à côté, il y a un homme qui souffre et nourrit sa famille de soupe à la haine de lui-même. Tou·te·s, il·elle·s taiseminimisent ce qui se passe derrière les portes. Pourquoi ? Oui, pourquoi ? Elles s’appellent Dahia, Caroline ou Josée. Ils s’appellent Jean, Dave ou Khaled. Aucune corrélation n’est établie entre le prénom et les gestes. Le malamour de soi n’appartient à aucun peuple.

Honte, déception, rêves perdus. Douceur inutile. Tu te tais et tu encaisses au nom des idéaux, des enfants, de la belle-famille gentille. Tu te tais et tu as honte alors que tu n’as rien fait. Tu te tais et tu encaisses, supportant l’insupportable haine quotidienne. Tu te tais et tu te fondépresionnises. Il rit de toi parce que tu es cultivée, parce que tu parles anglais et pas lui. Il diminue tes talents, te traite de grosse tête, te ridiculise si tu as des succès professionnels. Tu te tais : ne pas parler des succès, des idées, des étincelles d’idées ou de bonheurs du jour. Les enfants observent et apprennent ; tiens-toi. Tu te diminues pour l’aider à se sentir mieux et supérieur parce qu’il en a besoin. Ta famille ignore ce que tu fais parce que ça le blesserait. Il te présente à sa famille comme l’empêcheuse de tourner en rond au fond de la bouteille ; tu es toujours sur le qui-vive et tu suggères de moins s’amuser de la façon dont il s’amuse. Il te traite de menteuse, t’accuse d’exagérer quand tu contes ta vie. Tu te tais parce que sa famille est gentille ; il·elle·s ne méritent pas ça. Il·Elle·s ne méritent pas de connaître sa quotidihaine de lui-même qu’il crache tout autour. Ça les blesserait et ce sont de bonnes gens. En attendant (quoi au juste ?), tu sors te cacher dans la voiture pour pleurer, pour appeler et demander comment faire pour que ça cesse. Chaque soir, il t’attend ivre avec les enfants muets. Chaque soir, il hurle sans aucune raison. Chaque soir, les enfants et toi jouez à « le premier qui parle se fera, au choix, engueuler, diminuer, ridiculiser ». Alors le silence règne et il n’est pas suffisant parce que la mastication du repas fait trop de bruits. Tout comme manger des chips ou du popcorn. Tu te forces à parler et à meubler le mort-silence en parapluie pour être la seule victime. Ça ne fonctionne pas toujours. Et chaque soir, il se demande pourquoi tu n’as pas envie de faire l’amour avec lui. Dans sa destruction, il tente d’entraîner ses proches. Parce que s’il est malheureux, ce ne peut pas être de sa faute.

Il n’a aucune patience avec les enfants après un ou quinze verres. Les diminuer, les ridiculiser ou même les frapper n’a pas de conséquence dans son égoïstomètre. C’est ça, l’éducation. « Pense avant d’agir », qu’il leur dit. Et si tu interviens, parce qu’il dépasse les mille bornes, c’est toi qui crées le chaos dans la famille en ne le soutenant pas dans son éducofolie. Peu importe que tu aies fait des études universitaires en éducation des ados, tu n’y connais rien. Tu es molle, incapable d’élever des enfants, tu es en train de les pourrir par ta gentillesse. Il·Elle·s doivent le respecter. Saoul, méchant, injuste, agressif et violent : respect pour lui. Et tu te tais. Au nom de ton mariage, de ton idéal, de la famille et des ami·e·s qui l’aiment tellement.

Un soir, deux soirs, il hurle qu’il va se tirer une balle dans la tête devant ses filles pleurenlacées. Il te traite de tous les noms devant elles parce que tu refuses qu’il parte avec sa voiture dans cet état. Un autre soir, il défonce un mur ou imprime ses jointures dans les portes de métal, sur la hotte, dans ton pare-brise. Pourquoi ? Il ne doit même pas s’en rappeler alors que chacune de ces secondes est imprimée pour toujours dans ton coeurendolori. Il distribue sa souffrance comme de la marde dans un fan.

Au fil des ans, tu encaisses, tu le dilemnises et tu t’amenuises pour qu’il se grandissime, parce que tu crois que c’est ce dont il a besoin. Et pour sauver les apparences. Et pour le protéger. Parce qu’il est immonde et abject et que si ça se savait… Si ça se savait… Quoi au juste ? Si ça se savait, ta famille et la sienne, tes ami·e·s et tes collègues t’aideraient.

Il prend ton silence comme une caution.

Les années passent et tu réalises que tu es en train d’apprendre à ton fils que c’est normal de traiter sa femme ainsi ; tu es en train d’apprendre à tes filles que les femmes ne méritent que ça. Tu leur offres une idée d’un toxicamour faux et tordu. Tu ne fais même pas partie de l’équation parce que tu t’es oubliée en chemin. Tu leur prépares un héritage de haine, sans le vouloir, alors tu réagis. Même pas pour toi, mais juste pour eux·elles·. Tu ne sais pas encore que tu vaux la peine, que tu vaux autant que tous les humains.

Tu en as assez qu’il frappe, qu’il serre, qu’il pousse les enfants.

Ce soir-là, il t’accueille en hurlant pour… Pour quoi au juste ? Tu es allée voir une psy parce que tes ami·e·s sont inquiet·ète·s pour toi et parce que tu supportes plus lourd que tes épaules le permettent. Tu t’effondres lentement parce qu’il ne s’aime pas. C’était ta deuxième rencontre avec cette psy et elle t’a proposé de communiquer avec des maisons d’hébergement pour femmes battues. Toi ? Ben non, tu n’es pas battue. Ce n’est pas si grave. Il t’a seulement ridiculisée et menacée quelques fois. Il a seulement ri de toi et t’a diminuée chaque fois que possible. Il a seulement levé les poings en menaçant de te frapper avant que tu lui intimes de te laisser passer pour sortir de la salle de bain. Il a seulement démoli ta confiance en toi pour tenter de s’aimer. Il est très sévère avec les enfants, mais il croit que c’est pour leur bien. Pas grand-chose, en somme.

Ce soir-là, il psyparanoïe : « Elle te monte contre moi, elle veut détruire notre mariage… » Une professionnelle de la santé qui ne le connaît pas. Il ouvre la porte et tu lui réponds que oui, tu veux divorcer. Le manipulacirque commence : les menaces, les pleurs, le chantage. Son père en phase terminale, sa chasse avec un fusil seul dans le bois qui facilite un éventuel suicide, ses poings levés prêts à frapper, vos derniers ébats amoureux. Tu arrives à te dissocier des émotions et à tabler sur les faits, patiemment. Et les enfants en bas dans la cuisine. Après 45 minutes, tu le laisses dans la chambre et tu rejoins les enfants qui savent trop bien ce qui se passe. Puis tu entends la porte du garde-robe où sont cachés les fusils s’ouvrir, et il descend prendre son trousseau de clés qui contient la clé des cadenas de ses armes. Tu calmepaniques et dis aux enfants qu’il faut aller porter un truc immédiatement à grand-maman qui attend. Go l’ado dans son QG devant la télé : go, on part drette là.

Les enfants avec leur grand-mère, toi tu exploses avec ton frère et son amoureuse. Ton plan ? Attendre 45 minutes avant de retourner, seule, pour voir si tout va bien. Tu continues de vouloir sauver les meubles. Tu refuses la salutairaide de ton frère. Pourquoi ? Tu minimises ce qui se passe. « Ben quoi ? Ça ne peut pas m’arriver ! Ce n’est pas si grave ! Hey, nous sommes mariés et ensemble depuis 15 ans ! Je le connais ; il ne fera pas ça ! » Qui cherches-tu à convaincre, au juste ? Tu retournes à la maison et tu le vois à l’étage par la fenêtre qui te regarde. Un regard inconnu, sauvage et perdu. Tu n’es plus certaine s’il avait son fusil en main à ce moment. Tu ouvres la porte et lui demandes s’il va bien. Tu crois sa réponse positive et tu vas chercher les enfants pour les ramener dans cette toximaison. Ton inconscienconfiance aurait pu vous coûter la vie à tous les quatre. Ben non. Ça ne peut pas t’arriver à toi.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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