Une vie de fleur sous la pluie

Texte | Emie-Gail Gagné
Illustration | Des Fleurs dans le ventre – Licré

Elle s’appelle Sandrine. Ou Capucine, ou Étamine. Parce qu’elle est fragile, comme une fleur. Mais elle ne le dira pas. Parce qu’elle ne le sait pas vraiment. Sandrine-Capucine-Étamine vogue au gré des accalmies et des calamités. Elle n’est pas née dans un champ de blé, au grand soleil d’été. Ni non plus dans un champ de mines. On dirait qu’avec elle, la vie a été bonne. Et c’est ce qu’elle se dit.

Pourtant, Sandrine l’étamine a laissé tomber des pétales sur son chemin. Et même si, à un moment, elle s’en est aperçue, aujourd’hui, elle ne s’en souvient plus. Elle chemine avec mauvaise mine. Elle bouillonne, elle est fébrile, mais elle ne peut dire pourquoi. Pourtant, ses amis pissenlits sont gentils avec elle. Les lunes passent et, convaincue qu’il n’y a rien à comprendre, Sandrine avance et se sent faner.

Elle devrait avoir de beaux jours devant elle. Elle n’est que dans la vingtaine (en âge de fleur), mais elle est toujours triste ou inquiète. Elle ne comprend pas pourquoi, quand les autres fleurs rient, son coeur se serre. Mauvais rappel de son enfance dure, où Sandrine l’étamine était seule. Où chacun de ses gestes était prétexte à mimiques, où elle était la risée de ses camarades. Elle ne pense pas à ça, puisqu’aujourd’hui, Sandrine s’en sort plutôt bien. Elle est appréciée. Mais elle ne se laisse jamais être réellement elle-même. Tout moment passé avec une autre fleur est un calcul des gestes appropriés, ou inappropriés.

Elle se dit que sa machine à bonheur est brisée et que c’est comme ça. Elle est née défectueuse. Quand elle était petite, dans sa famille aussi, elle n’était jamais de la bonne couleur ni de la bonne taille. Elle ne disait jamais la bonne chose.

Sandrine se réveille un matin dans un sursaut, sans savoir où elle est. Dans la nuit, une main l’a cueillie, pour l’emmener loin. Autour d’elle, que des fleurs jamais croisées. Toutes papotent d’un ton festif et veulent entendre l’histoire de Sandrine. Elle a toujours voulu se faire petite, et puis, aujourd’hui, on s’intéresse à elle. On la complimente, même. Et d’autres fleurs lui ressemblent ; leurs couleurs, leurs lueurs sont communes. Enfin, il semble que toutes ces fleurs autour rappellent à Sandrine qui elle était, petite. Voilà que tout lui revient. Et c’est dans un mélange amer de joie et de chagrin que Sandrine se souvient de qui elle est, de ses blessures et de la vie qu’elle aurait aimé mener.

Elle ignorait, pendant toutes ces années, le bagage qu’elle portait et qu’elle aurait pu guérir. Elle se demande ce qu’elle aurait pu accomplir, si elle avait eu confiance en ses forces. Puis un soir, en perdant son dernier pétale, elle réalise qu’elle s’aime enfin et qu’elle a fait de son mieux, chaque jour. Elle n’a jamais été le problème.

Il ne sera jamais trop tard pour soigner ses blessures. La vie est précieuse et fleurir est merveilleux.

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