Une maman de trois jeunes adultes…

Texte | Caroline Jacques, artiste
Image d’en-tête | Ahmad Ardity de pixabay.com

Normalement, les enfants évoluent dans une forme d’insouciance ; quand on est jeune, on est souvent passionné·e, idéaliste, on a la vie devant soi. Mes enfants ont 16, 18 et 20 ans. À cet âge, on ose rêver, on se projette dans le futur, on chill avec nos amis, on étudie sans trop étudier, parce qu’il y a la vie. On apprend doucement à devenir adulte, à payer des comptes, à vivre des échecs, des ruptures, une épreuve à la fois. Pour nous, « les ceux et celles d’avant » la pandémie, lorsque de telles épreuves arrivaient, on avait le temps de les digérer, on se faisait des soupers d’ami·e·s, on allait au ciné ou boire une bière, écouter un show… On avait la vie pour nous réconcilier avec la vie. On voyait du monde à l’école, au resto, on voyait du monde en vie… et ça nous faisait du bien. Puis, si l’on avait perdu nos espoirs, on les retrouvait assez rapidement au tournant d’une rue bondée, sur une terrasse ensoleillée. On n’avait pas besoin de savoir si demain la vie reprendrait, car la vie avait toujours été ce qu’elle était et elle le serait encore.

Pour nos jeunes, c’est une autre chose. Du jour au lendemain, la vie s’est arrêtée, les gens furent masqués, les restos, bars, ciné, fermés, les festivals annulés. Leurs études remises en cause, leurs incertitudes ébranlées, leurs passions englouties par ce drame infâme et interminable. Nos jeunes ont dû troquer l’insouciance inhérente à leur âge contre une existence dure et tragique. Il·Elle·s ont dû troquer leur innocence contre une réalité crue, une crise inconnue. Il·Elle·s devaient accepter que leur rêve et leur passion soient sur pause. Il·Elle·s ont compris sans vouloir pour autant s’y résoudre, que cette pause serait BEAUCOUP plus longue que trois semaines. Ayant déjà un emploi dans une épicerie, une pharmacie, la tâche devenant colossale, il·elle·s ont dû troquer leurs études pour des emplois à temps complet. Ces emplois les tenaient occupé·e·s, certains parents comme moi se disaient « vaut mieux qu’il·elle·s soient occupé·e·s, voient du monde au lieu de se morfondre à la maison ». Puis le masque à temps complet a rendu ces emplois plus monotones, tristes et laborieux. « Parler avec les collègues et les client·e·s avec un masque, c’est moins intéressant », me disent mes jeunes. À force de porter un masque, on finit par se taire, se recroqueviller sur soi et juste faire les tâches à faire, de longs calvaires de 8 heures, 40 heures/semaine.

Pour tous nos jeunes, la vie est sur pause depuis mars 2020. On est en novembre et on commence juste à débloquer des fonds pour leur santé mentale. Ça prendra combien de temps pour mettre en place des structures, engager du personnel pour prendre soin d’eux·elles ? Alors que les listes d’attente pour ce genre de services sont déjà interminables. Pourquoi nos gouvernements ne prévoient pas les crises ? Pourquoi dans notre beau pays, notre belle province, attendons-nous TOUJOURS d’être mis·es devant le constat, que ça va mal pour faire quelque chose ? La santé physique et mentale n’a-t-elle pas une si grande importance, pour qu’on aille des structures résilientes aux potentielles crises ?

J’ai entendu nos élu·e·s parler de la résilience de nos jeunes. On tentait de nous rassurer… nous les parents inquiet·ète·s. Je suis désolée de vous ramener à la réalité cher·ère·s élu·e·s, mais on ne peut pas faire porter le poids de la résilience à ceux et celles qui vivent les crises. Pour qu’une population soit résiliente, il faut au préalable que l’État ait prévu la crise et mis en place des structures permettant aux populations d’être résilientes. On ne peut faire reposer la résilience sur les individus qui subissent la crise. « Derrière la résilience, ce sont d’abord les choix, politiques qui sont en jeu. » (Djament-Tan et coll., 2012). La résilience donne espoir lorsqu’elle est appliquée par les politiques et non utilisée comme outil de manipulation par celles-ci.

Bref, on n’a pas à demander à nos jeunes d’être résilient·e·s alors que, du jour au lendemain, leurs modes de vie se sont écroulés, que tout ce qu’il·elle·s connaissaient fut bouleversé. En tant que société, si on veut se targuer d’être résilient, il faut PRÉVOIR les crises. Présentement, notre système n’est pas résilient ! On pourrait plutôt le comparer à un navire en pleine tempête, abimé, un moteur est à plat, le capitaine et ses officiers sont épuisés. Ce navire n’est pas résilient, il est un survivant en plein coeur de la crise n’ayant jamais prévu une telle tempête ; il n’a pas de canot de sauvetage.

Nos jeunes auraient pu être résilient·e·s, mais on a oublié de leur dire que « la vie est difficile » (Peck, 1978). Avec nos grands coeurs, on a voulu les protéger des dangers, leur faire sentir qu’on serait toujours là pour eux et elles, pour les aider à réaliser leurs rêves, leurs passions. On voulait être présent·e·s dans ce chemin vers la vie adulte, pour les aider dans leurs plans d’études, dans leurs premiers appartements. Mais quand tout s’est arrêté, que les universités, les cégeps ont fermé, que pouvions-nous leur dire pour les rassurer quant à l’avenir ? Certain·e·s, pour ne pas se retrouver seul·e·s, confiné·e·s dans leurs « apparts », sont revenu·e·s chez leurs parents. Puis, alors qu’il·elle·s fêtaient leur 18e et 20e anniversaire seul·e·s ou avec leurs parents, leurs frères et soeurs, au lieu de sortir avec leurs ami·e·s, que pouvions-nous leur dire de rassurant ? Que pouvions-nous leur dire lorsque leurs amoureux·euses étaient confiné·e·s aussi, et que pendant plusieurs mois il·elle·s devaient faire le deuil de la chaleur humaine ? Que pouvions-nous leur dire lorsqu’en septembre l’école a repris, sans reprendre tout à fait ? Comment pouvaient-il·elle·s développer ou consolider des amitiés, par Zoom ?

Je suis une mère de trois jeunes adultes. Je n’ai jamais menti à mes enfants et jamais je ne le ferai. Je n’ai pas su leur dire : « Ça va bien aller », car je suis lucide, réaliste, que je ne vis pas dans le déni. Mais surtout, je ne le savais tout simplement pas, si ça allait bien aller. Je voyais notre navire en pleine tempête, je voyais les aîné·e·s mourir dans les endroits censés prendre soin d’eux et elles, et je l’avoue, je n’ai pas été apte à rassurer mes enfants. Notre humanité vit dans le déni, un qui nous rend aveugles et confiant·e·s. Alors, après 8 mois de crise, on décide ENFIN d’investir pour la santé mentale de nos jeunes. Et vous pensez que je vais dire « bravo, ça va bien aller maintenant ». Non, je suis désolée, mes enfants ne vont pas bien, et lorsque l’on tente d’avoir des soins, des services pour leur santé mentale, on se retrouve dans un vortex interminable dans lequel on nous a servi des phrases insipides comme « nous sommes désolés pour ces longs mois d’attente, mais c’est à cause de la COVID ». On nous a même dit de penser aux pauvres personnes qui ont de VRAIES maladies, comme des cancers.

Je ne sais pas si c’est la COVID qui a le dos large, mais il ne faudrait tout de même pas pour autant qu’on accepte que nos jeunes grandissent les dos courbés.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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