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Une immersion dans la justice alimentaire

texte Jeanne Trachy, foodie, gourmande

LUNDI 6 MAI : LA JUSTICE ALIMENTAIRE
Je prends la route vers Québec, je m’en vais passer une semaine chez ma mère. Je vous parlerais bien de ses bons petits plats, mais à vrai dire, je ne l’ai presque pas vue. À 8 h 30, je suis attendue à l’Université Laval pour l’École d’été en justice alimentaire (JA). Justice alimentaire, vous me demanderez, qu’est-ce-que c’est exactement ? Eh bien, cette journée-là, je n’aurais pas été en mesure de vous répondre précisément. Lors de la 1ère a ctivité, il faut présenter une photo de ce que représente la JA. De mon côté, je montre fièrement une photo du Marché public Lafontaine ; pour moi, ça représente le contact direct avec le producteur, le respect de la nature, l’éducation, un sentiment d’appartenance et un arc-en-ciel de saveurs ! À mes yeux, le marché est un élément de justice alimentaire ! Les photos de chacun sont très variées. Je me rends compte que je ne suis pas la seule à avoir de la difficulté à définir le terme. Parlant de définition, j’ai décidé de vous éclairer. Cependant, il faut garder en tête que la justice alimentaire, c’est plus un concept et que les acteurs ne s’entendent pas exactement sur le terme ; chacun y ajoute sa couleur selon son secteur. Bref, voici quelques mots pour vous orienter, mais si le sujet vous passionne, je vous conseille vraiment de participer à la prochaine édition !

Justice alimentaire : « Le partage équitable des bénéfices et risques concernant les lieux, les produits et la façon dont la nourriture est produite et transformée, transportée et distribuée, et accessibles et mangée » Gotlieb et Joshi 2010

La journée se poursuit avec des conférences plus théoriques sur le sujet. Vous avez peut-être déjà entendu parler de la démarche AVEC, soit d’inclure des experts.es de vécu dans nos comités. Le comité organisateur en compte d’ailleurs plusieurs, ce qui rend la formation très concrète. À 16 h, nous avons donc droit à un témoignage choc ; pendant 45 minutes, le silence total règne ; nous aurions pu entendre une mouche à fruit voler. Ça parle d’une personne qui a eu une enfance horrible, qui a cumulé les défis toute sa vie, mais qui a quand même contribué à mettre sur pied plus de 9 organismes communautaires. Cet extrait nous rappelle qu’on ne connaît jamais quelqu’un avant d’avoir marché dans ses souliers. Alors, ravale tes préjugés la prochaine fois que tu vois quelqu’un à la banque alimentaire et prends la peine d’aller jaser avec elle ! Tu seras surpris.e !

MARDI LE 7 MAI : LE SYSTÈME ALIMENTAIRE
2e journée de l’école d’été ; principalement du contenu théorique.

MERCREDI LE 8 MAI : L’ALIMENTATION, LA JUSTICE ET LES INÉGALITÉS SOCIALES
3e journée : Pour cette journée, nous avions comme consigne d’apporter un tablier et un pot de yogourt vide. Nous soupçonnions un atelier de cuisine. Cette fois, le comité organisateur a su nous surprendre. En équipe ou seul.e, nous étions assigné.e.s à un îlot de travail (cuisine).
J’étais dans la famille syrienne :

– Ma famille était composée de 2 adultes et 7 enfants.

– Nous étions nouvellement arrivés au Québec. Uniquement la mère et une fille pouvaient comprendre les mots de base en français. L’utilisation du four électrique était acquise, mais nous n’avions jamais utilisé d’ouvre-boîte.

– Nous avions des ingrédients de base comme du millet, de la farine de cassava, une conserve de tomate, de l’huile de palme, du cumin et une racine de manioc.

Le défi : 45 minutes pour préparer un repas et un accompagnement pour 9 personnes.

1er obstacle : La recette est en arabe ! (une chance que j’étais bonne pour improviser et que j’avais déjà vu ces ingrédients)

Nous avions de l’argent en devise inconnue. Nous devions aller à l’épicerie. Il fallait d’abord trouver comment s’orienter ; difficile lorsqu’il est impossible de lire le nom des rues. Après quelques minutes, nous avions enfin repéré l’épicerie. Là, nous pointons ce que nous souhaitons acheter, incapables de communiquer en français. Nous payons ; l’épicière prend presque tous nos billets… c’est louche, mais comment pouvons-nous communiquer. En sortant, un itinérant nous demande des sous, nous lui offrons notre dernier billet.

De retour à la cuisine, nous débutons la préparation. C’est alors que la policière débarque. Il est difficile de la comprendre… nous retenons 2 mots : nourriture et odeur. Elle repart et revient 5 minutes plus tard, avec un air menaçant. Ensuite, c’est le voisin qui vient nous menacer de faire une plainte pour les odeurs. Nous l’invitons à goûter, offre qu’il refuse. La policière revient… le temps file. Nous nous sentons persécuté.e.s et nous n’avons plus le goût de faire des efforts pour rencontrer les gens de notre communauté. […] Le « jeu » se poursuit jusqu’à ce que le temps soit écoulé. Les autres personnages étaient : famille monoparentale, personne seule, itinérant, personne riche, etc. Chacun raconte ce qu’il a vécu lors de la préparation du repas. C’est là qu’on prend conscience de l’impact des préjugés et qu’il y a de grandes inégalités sociales dans la communauté. Les cas fictifs étaient tous basés sur des histoires vécues.

JEUDI LE 9 MAI : JUSTICE ALIMENTAIRE À QUÉBEC
On se rend dans un organisme d’aide alimentaire pour déjeuner ; au menu :
toast au beurre de peanuts et café. Le tout pour 0,50 $. Un autre témoignage choc nous attend. Ensuite, nous nous rendons dans un organisme qui distribue des denrées alimentaires. Le groupe se divise en deux. Je fais partie de ceux.celles qui attendent de recevoir des denrées. Dès le début, j’identifie des facteurs qui compliquent l’accès à cette ressource. D’abord, nous avons attendu plus d’une heure à l’extérieur avant de recevoir un numéro. Nous étions « chanceux.euses » car il faisait un beau 14°C ensoleillé, mais imaginez attendre s’il fait -15° et qu’il grêle. Lorsque nous réussissons à entrer, j’ai l’impression d’être dans un vieux débarcadère d’autobus en Amérique du sud. Pourquoi les « pauvres » ne peuvent-ils pas avoir de beaux environnements ? Arrive alors le moment de récupérer les denrées. Nous défilons dans la salle selon un parcours défini pour remplir notre sac. Heureusement, certaines stations permettent de faire des choix. Mais si tu as des intolérances ou des restrictions alimentaires, bonne chance ! Nous ressortons avec un sac qui pèse plus de 25 livres. Mon questionnement est : Comment je fais pour retourner chez moi avec ce sac ? Je n’ai pas d’argent pour un taxi, je suis à mobilité réduite et mon réseau social est très limité.

Note : J’ai récité le parcours de manière très critique, en essayant de mettre en lumière les limites. Cependant, je tiens à préciser que cet organisme est génial et fait tout en son possible pour aider les gens dans le besoin. Les bénévoles étaient aussi très accueillant.e.s.

L’aventure se poursuit avec un dîner dans un autre organisme d’aide alimentaire. Cette fois, nous partageons un repas avec des gens de divers horizons, même des salariés. Les échanges sont très riches !

VENDREDI 10 MAI : LA GOUVERNANCE ET LES POLITIQUES
Journée théorique

SAMEDI LE 11 MAI
L’École d’été s’est terminée le samedi. Je pourrais vous en dire plus, mais je vais tenter de conclure brièvement. Pour ceux qui me connaissent personnellement, vous avez peut-être vu une photo de moi dans le quotidien Le Devoir, qui s’intitulait « Les oubliés du plein-emploi ». Cette photo a apporté beaucoup de questionnements dans mon entourage Qu’est-ce-que tu fais là ? Quand le photographe nous a demandé la permission de prendre une photo, je me suis demandé pourquoi j’accepterais. C’est alors que je me suis rappelé qu’il ne faut rien prendre pour acquis ; nous ne sommes pas à l’abri des imprévus ; là j’ai un emploi stable et je suis en mesure de subvenir à mes besoins. Cependant, qu’arrivait-il si je devais quitter mon emploi pour cause de maladie ou pour prendre soin d’un proche. Au Québec, il y a diverses mesures pour aider les gens, mais c’est très rare qu’elles répondent à 100 % des besoins.

Pour en revenir à la justice alimentaire, ma participation m’a aiguillé sur divers défis que certain.e.s peuvent avoir pour s’alimenter. ; que ce soit l’accès aux aliments sains, le manque d’équipement pour cuisiner : essayez de couper une courge avec un couteau à beurre, le manque de connaissances (choix alimentaires et techniques de cuisine), l’absence de transport, des difficultés physiques, un environnement inadéquat, des barrières culturelles, la solitude et plus encore. La complexité des défis pour s’alimenter fait en sorte qu’il n’existe pas de solution magique. Cependant, ce que j’en retiens, c’est que si nous souhaitons atteindre la justice alimentaire, nous devons agir à plusieurs niveaux. Les organismes d’aide alimentaire, les jardins communautaires, les cuisines collectives sont des services qui permettent de créer un filet de sécurité dans la communauté. Ils permettent aussi de renforcer le pouvoir d’agir des individus. Il ne faut pas non-plus négliger l’importance de l’éducation alimentaire. À cela, doit s’ajouter des politiques locales et nationales. C’est la combinaison de l’ensemble des mesures qui permet de tendre vers la justice alimentaire.

Lorsque Marie-Amélie m’a proposé de parler de mon aventure à l’école d’été, j’avais dit que je lui ferais un court texte. Comme vous avez pu constater, je n’ai pas pu m’en tenir au résumé ; ) En espérant avoir semé une graine à l’intérieur de vous sur la justice alimentaire et ses défis !

À propos Marie-Amélie Dubé

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