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Un skidoo, on peux-tu laisser ça dans’ cour ?

texte Frank Malenfant

Alors que j’étais en compagnie d’un touriste français en voyage pour quelques semaines au Québec, j’ai eu l’idée de lui faire une démonstration toute bête mais vraiment amusante. À voix haute, au comptoir des Fous Brassant, j’ai demandé « Un skidoo, on peux-tu laisser ça dans’ cour ? ». S’ensuivit un beau « Isssh ! » tout en choeur comme vous l’avez probablement entendu dans votre tête à la seule lecture de cette question si vous avez au moins 30 ans et viviez au Québec dans les années 1990.

Il y a une bonne part de ce que signifie être Québécois.e qui repose sur l’empreinte que laisse sur nous la culture qu’on consomme. C’est Godin, Leclerc, Pellan, Vigneault, Laberge, mais aussi Diane Dufresne, Pérusse, Chapleau et Véronique Dicaire. C’est Michel Tremblay et Rock et Belles Oreilles, Monia Chokri et les Bleu Poudre, le skidoo, le Stade olympique, le pont de Québec, le Château Frontenac et la cantine du village de notre enfance. C’est aussi Boucar Diouf, Danny Laferrière, Karim Ouellet, Manal Drissi, Adib Alkhalidey, Mariana Mazza, Leonard Cohen, de la poutine tunisienne de Wael à celle de chez McDonald’s.

Des Belles Histoires des pays d’en haut à District 31 ; de Symphorien à Like-moi ; de Chambres en ville à Les Simone, nous sommes lié.e.s à travers notre expérience commune, à travers les impressions, les sujets et les questionnements que ces oeuvres abordent et même à travers les marques que ces oeuvres laissent dans nos expressions quotidiennes. Toute personne vivant au Québec aujourd’hui et qui s’expose d’une manière où d’une autre à la culture québécoise adopte un chemin par lequel elle se forge un tronc commun avec le reste de la société québécoise. Et ce n’est pas vrai que pour les nouveaux.elles arrivant.e.s qui s’intègrent tranquillement à cet imaginaire collectif, mais aussi pour ceux et celles qui s’en détachent et cessent complètement de consommer la culture québécoise. On peut facilement aujourd’hui n’écouter que des séries étrangères sur Netflix ou Séries+, que de la musique américaine sur Spotify, manger chez Tim Hortons et Subway, et ne sortir que pour aller voir des shows d’hommage à Metallica et CCR de sorte qu’on ne connecte plus du tout avec le tronc commun culturel qui construit le Québec d’aujourd’hui.

Ceci n’est pas un plaidoyer contre le fait de consommer de la culture étrangère, car l’ouverture sur le monde doit être une valeur fondamentale d’un peuple qui prend sa place à l’international. Non, je prends surtout la parole pour mettre en valeur ce qu’est la culture québécoise. Ce n’est pas que notre français bien à nous dont on ne devrait jamais avoir honte face au reste de la francophonie, car il est teinté de toute l’identité du Québec comme le français des autres provinces canadiennes réflète leur identité propre. C’est aussi et surtout toute cette culture locale, régionale, nationale et internationale qui grouille dans notre terroir, du violoneux du village à Céline Dion, du Cercle des fermières au Cirque du soleil, de l’imaginaire de nos enfants à la sagesse d’Hubert Reeves. Comment peut-on parler sérieusement de défendre l’identité québécoise sur les ondes de stations de radio qui se battent pour faire abaisser les quotas de musique francophone, sur des chaînes de télé qui ne s’intéressent jamais à la relève ni au cinéma québécois, dans des salles de cinéma où les blockbusters américains occupent la programmation tellement longtemps que la sortie québécoise de ce mois-ci ne sera présentée qu’une fois un mardi après-midi, dans des bars où on ne fait jouer que du Top 50 anglophone ou dans des festivals où on ne permet pas au groupe rock local de faire l’ouverture de l’hommage à Green Day ?

Une chanson n’est pas moins bonne parce qu’on en comprend les paroles, un artiste n’est pas moins talentueux parce qu’on a déjà visité la ville où il a grandi, une langue n’est pas moins belle parce que c’est la même que celle que son grand-père parlait. J’entretiens l’hypothèse qu’une grande partie de notre insécurité culturelle et identitaire au Québec provient de notre propre manque de fierté face à ce que nous sommes et ce que nous faisons. Voudrait-on apprendre à parler comme quelqu’un convaincu de mal parler, ou s’intéresser à des films dont on nous dit qu’ils sont plates ? Avons-nous le réflexe, face aux gens qui ne partagent pas notre bagage culturel, de leur en parler avec autant de passion qu’on parle à notre ami du fait qu’il DOIT écouter Game of Thrones ? Avons-nous nous-mêmes le réflexe de contribuer à l’essor culturel de notre milieu en participant aux activités culturelles de notre région et en encourageant les artistes qu’on y rencontre ?

En écrivant ces dernières lignes, il me vient à l’esprit tous ces individus passionné.e.s qui tiennent notre milieu culturel en vie dans la région et qui travaillent, le plus souvent bénévolement ou même à perte, à générer une offre culturelle et à mettre en valeur notre langue et notre culture de toutes sortes de manière. Alors que beaucoup, aujourd’hui, se tournent vers le gouvernement caquiste et nos législateurs pour défendre l’identité québécoise, l’envie me prend surtout de remercier ceux et celles qui travaillent chaque jour à forger et à faire vivre cette identité, qui la mettent en scène et la partagent en la rendant accessible à tous. Parce qu’on ne fera jamais de loi pour obliger quiconque à aimer notre cinéma, notre musique, notre poésie et notre imaginaire. La culture québécoise, elle s’adopte. Et, si vous l’aimez autant que plusieurs d’entre nous l’aimons, alors je ne connais personne qui ne serait pas tenté.e d’adopter cette culture lorsqu’on la lui présente avec autant de passion et d’enthousiasme.

On se voit au prochain spectacle !

À propos Marie-Amélie Dubé

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