Accueil / Nos sens / L'Émotion / Un rendez-vous Femmes de paroles

Un rendez-vous Femmes de paroles

texte Wina Forget | photo Valérie Simone-Lavoie

Cette année, une première dans l’histoire québécoise, voire canadienne et rien de moins, est présentée par le festival de contes et récits de la francophonie de Trois-Pistoles : une audacieuse et exaltante édition Femmes de Paroles. C’est avec force, humour et intelligence que les conteuses de la 23e édition du Rendez-vous des Grandes Gueules seront de presque toutes les scènes.

Pour une deuxième année, le festival fait la part belle à une parole qui gagne à être écoutée par un plus large public. L’an passé, l’honneur était à l’univers acadien ; une parole vive, colorée et enjouée s’est alors déployée un peu partout sur le territoire bas-laurentien. Cette année, le flambeau de la parole est décerné aux femmes. N’étant pas exempt de présence masculine, le festival accordera tout de même aux conteuses tous les honneurs qu’il se doit. Ce sera donc une édition Femmes de paroles portée par le verbe acéré et lumineux de femmes fortes, frêles, douces ou rugueuses, conteuses de toutes origines, de tous âges, de toutes classes sociales.

Mais pourquoi ce besoin de donner la parole aux femmes ? Nous entendons en écho par le lointain… « Ne sommes-nous pas en 2019 ? » « N’avons-nous pas atteint cette tant convoitée égalité des sexes après tout ? » En fait, même si des pas de géants ont été parcourus au fil des ans, il semble que certains décalages subsistent encore. De son côté, le conte s’illustre à l’image de la société, c’est-à-dire que du progrès, il y en a eu, certes, mais qu’il reste encore du chemin à faire ! Il faut se rappeler que traditionnellement le conte reproduisait des clichés et des stéréotypes de genre. On ne peut pas lui en vouloir, il était de son temps. On s’entend qu’au 18e siècle, le féminisme n’avait pas la cote comme aujourd’hui ! Être conteur, officiellement, c’était plutôt une affaire d’hommes. En effet, parmi les métiers autrefois réservés aux hommes et qui se passaient loin de la cité, on embauchait de coutume un conteur dans les équipes de travail, il était un gage de bonne humeur et ferait oublier les dures conditions de l’époque. Par ailleurs, les femmes aussi content depuis belle lurette, mais dans des contextes forts différents. Elles contaient plutôt dans l’intimité du foyer, tout en prenant soin des proches ; pour endormir les enfants, apaiser les malades, réconforter les vieillards… Le recours au merveilleux était aussi utile pour enseigner les bonnes moeurs et les bonnes valeurs aux plus petits comme aux plus grands.

En occident, le conte a longtemps reconduit des valeurs chrétiennes ainsi qu’un ordre social patriarcal. Bien sûr, certains contes traditionnels s’en échappent, cependant les normes sociales d’alors amenaient naturellement le conteur à perpétuer des stéréotypes de genres, et même à les valoriser chèrement : l’homme actif et courageux, la jeune femme belle et passive… à chacun sa fonction. Heureusement, ces clichés qui hérissent le poil de jambe ne s’imposent plus en normes et évidence dans la parole conteuse. Des batailles ont été gagnées et les consciences se sont ouvertes et sensibilisées au sein de la société. Les bricoleuses d’histoires demeurent soucieuses des stéréotypes de genres présents dans le conte et cherchent par différentes stratégies à les contourner, les dépasser, voir les subvertir.

UNE PAROLE CONTEUSE AU FÉMININ

En prenant leur place dans la société québécoise, les femmes ont aussi pris leur place dans le milieu du conte. Au début des années 2000, les femmes étaient encore marginales au sein de cette discipline artistique. Selon les chiffres du Regroupement du conte du Québec, elles ont atteint la parité en 2011 et sont désormais en majorité (54 %) depuis 2014 . Pourtant les conteuses québécoises content encore au sein de lieux moins prestigieux que leurs homologues masculins. Elles sont encore, d’une certaine façon, cantonnées à des lieux dits traditionnellement féminins, comme l’école et la bibliothèque. Les scènes dédiées au monde du conte se faisant rares, les conteuses se produisent aussi souvent dans les bars et les restaurants, tel que le révèle l’étude sur les conteuses québécoises menées par Myriame Martineau en 2014. Ces artistes des mots sont encore aujourd’hui, même si cela tend à changer, moins sollicitées à performer pour le grand public rassemblé devant des scènes de conte professionnel. Et cela, même si elles sont majoritaires dans le milieu et qu’elles ne sont certainement pas moins douées, vous pourrez d’ailleurs en être assuré.e.s lors du Rendez-vous des Grandes Gueules en octobre !

Qui plus est, d’une féroce polyvalence, nos raconteuses de merveilleux sont loin de se cantonner à un unique champ artistique, elles ont plus d’un tour dans leur gibecière ! Pour gagner leur croûte dans le milieu des arts, les femmes jouent de plusieurs cordes à leur arc : slameuses, comédiennes, auteures, écrivaines, organisatrices d’événements et de festivals de contes, pédagogues, musiciennes et marionnettistes, rien de moins ! Ainsi, même si leur chemin de petit bonhomme est parfois plus ardu, les conteuses savent se déployer sous mille facettes éclatantes et leur mérite n’a d’égal que leur résilience. C’est pourquoi le Rendez-vous des Grandes Gueules leur sort tambours et trompettes cette année dans la hâte d’entendre résonner partout dans le Bas-Saint-Laurent leur voix forte, ingénieuse et perspicace !

UNE PAROLE CRÉATRICE COMME ESPACE DE RÉSISTANCE

Une parole créatrice est une parole en mouvement, toujours en questionnement, qui creuse, qui cherche à voir plus loin et dire plus haut les murmures des soubassements. Prendre parole permet de penser la divergence, l’éclatement, l’inédit. Les conteuses reprennent un pouvoir en portant une parole au féminin. Ces dames de récits ont le verbe particulièrement créatif et une oralité vive, et c’est ce qui leur donne une importance capitale dans le paysage du conte québécois actuel. L’art de raconter des histoires ne s’inscrit toutefois pas, on le constate facilement, en phase avec la réalité moderne, remplie d’écrans et de visuels alléchants (pour ne pas dire agressants) qui nous entourent. Et c’est aussi là, en se plaçant en porte-à-faux, que les conteuses persistent dans ce qu’il y a de plus beau au sein des mythes et des légendes. Par leur posture de résistantes, elles se connectent au monde du sacré et du profane, elles transmettent une parole dépouillée de tout artifice, comme un cadeau au public, une respiration offerte en dehors du monde. Hors de la société technologique, oui, mais pas pour autant déconnectée du réel, car les conteuses puisent leur imaginaire au sein de la société qui les entoure. Elles l’abordent de mille et une façons, frontales ou détournées, avec humour ou poésie : « Je conte pour qu’émerge du sens à travers l’art, pour proposer à chaque individu un espace, un moment propice à l’imagination, au rêve et à la réflexion. Alertée par le manque d’unité et de sens dans notre société contemporaine, je dédie mon art à la transmission du passé, au recyclage de sagesses oubliées » explique l’une des artistes participantes à l’enquête de Myriame Martineau.

Les conteuses performent la tradition orale et, à cette fin, elles puisent au creux du social, du politique et de la culture. Elles nous font rêver en nous offrant un moment de communauté. Elles cherchent enfin à s’extraire du cliché tenace que la parole de l’homme est universelle et celle de la femme, intime. Leur voix, tout comme celle des hommes, se drape de l’universel et les émotions qu’elles feront grouiller en vous, ne connaissent point les frontières du genre. L’édition Femmes de Paroles du Rendezvous des Grandes Gueules vous offrira des mots qui feront longtemps écho dans vos souvenirs. Venez-y prêter une oreille tout attentive !

À propos Marie-Amélie Dubé

Voir aussi

Bienvenue aux étudiants internationaux

texte et photo Sara Dumais-April Chaque année, après les semaines intenses de la saison touristique, …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *