Texte | Marie-Amélie Dubé
Photo | piegolabphoto

Pierre-Luc Dubois est intervenant au Périscope des Basques. Sa contribution pour ce dossier est particulière puisqu’il est à l’origine de ce dossier spécial, a proposé le concept visuel et a produit la majorité des photographies.

Peux-tu m’expliquer le concept de l’Alternative en santé mentale ?

On travaille non pas en opposition au système, mais en parallèle avec lui, on le complète. Le Périscope en soi travaille sans diagnostic ; il n’y a aucun dossier sur les patient∙e∙s. C’est plutôt une aide spontanée offerte aux membres. On se bat contre les tabous envers la santé mentale. Les gens qui viennent nous voir ne sont pas schizophrènes, autistes, dépressifs, etc. Il n’y a pas d’étiquette. De plus, quand on arrête de dire les mots « santé mentale », on enlève une couche de tabou, un poids des épaules, et on s’adresse directement à l’humain·e derrière et à ses expériences de vie.

Comment, en tant que travailleur communautaire, arrives-tu à enlever ces stigmas-là ?

J’essaie, mais c’est très difficile. On se heurte d’abord aux tabous de la société, puis aux tabous des gens eux-mêmes. Certaines personnes, avant même de dire leur nom, vont se présenter en tant qu’autistes ou avec n’importe quel autre diagnostic. En plus de tout ça, on se bat nousmêmes contre nos propres visions et tabous. Chaque personne a eu une éducation, un système, a appris comment penser d’une certaine manière. À l’Alternative, les travailleur∙euse∙s ne sont pas nécessairement formé·e·s en psychiatrie ou n’ont pas ce cadre de pensée du système. Notre intérêt du communautaire et du bien commun, de vouloir et pouvoir aider, est la ligne directrice avant tout.

Étant en contact avec bien des gens en difficulté, est-ce que ça t’occasionne des soucis pour gérer tes propres émotions et bien-être ?

C’est sûr. Ce n’est vraiment pas qu’un travail de 9 h à 17 h. Ça fait partie de ce qu’on doit apprendre, savoir tourner la page quand on arrive chez soi le soir. Bien des gens disent que le communautaire est une vocation, toutefois, je dis que non, c’est un travail. Je suis photographe et je peux faire plusieurs parallèles entre la photographie et le communautaire. La majorité du temps, les gens ne veulent pas payer cher pour des photos et disent rechercher une personne passionnée ! En mettant cette étiquette de « passion », on insinue automatiquement que le photographe va le faire pour le plaisir, et non pas l’argent.

Ça revient un peu au même dans le communautaire. Il y a beaucoup de soucis côté salaire et gestion. La pandémie a évidemment amené de gros problèmes supplémentaires. Je suis au Périscope depuis l’été passé et j’ai déjà vu un roulement épouvantable au sein de l’équipe. Les gens ne restent pas. Je suis le plus ancien dans la place, et ça ne fait même pas un an que je suis là. C’est difficile de faire pousser son arbre quand les racines ne sont pas solides. La croissance est dure à faire quand on doit toujours former des gens. C’est aussi dur pour les membres qui restent les mêmes. Iels s’attachent à des travailleur∙euse∙s sociaux·ales et réussissent à commencer une relation de confiance avec eux∙elles, mais les voient partir après deux semaines.

Avant d’être au Périscope, j’étais souvent en intervention avec des mineur∙e∙s et j’avais la figure de papa. Iels viennent te voir pour avoir des conseils, parler de leur première relation sexuelle, leur premier partenaire amoureux, etc. Aujourd’hui, je vois surtout des adultes, quelques personnes dans la vingtaine, mais ce sont majoritairement des gens entre 40 et 60 ans. Je ne suis pas là pour leur dire quoi faire. Je les écoute, et ce sont eux∙elles qui m’apprennent des choses. Donc j’ai eu beaucoup d’interventions à faire envers moi-même pour bien comprendre mon rôle.

Tu dis que tu apprends d’eux∙elles. Comment cette relation te nourrit-elle ?

Ma satisfaction ne vient pas des autres employé∙e∙s ni du système ; ça vient vraiment d’eux∙elles. On n’a aucune reconnaissance du gouvernement ni de la population locale. La seule satisfaction est du point de vue de l’humain. Et en arrêtant de leur mettre l’étiquette de « malade mental » et en leur parlant comme des humain∙e∙s, iels s’ouvrent davantage et font de même. Iels voient différentes choses, font des parallèles et comprennent tellement mieux que moi-même ce que je peux leur offrir. Je les envie, en quelque sorte. Il y a beaucoup de partage d’expériences.

À quoi ressemble un moment de partage avec les membres ? Que faites-vous au Périscope pour entrer en relation avec eux·elles ?

Le Périscope est un milieu de vie. Il n’y a pas d’hébergement ni de cuisine. C’est un centre de jour du lundi au vendredi. On offre des ateliers, par exemple, sur l’anxiété et l’estime de soi. Mais si l’on se met à la place de la personne, parfois ça devient énervant de toujours entendre parler d’anxiété et de problèmes de gestion de soi. Les gens ont envie de voir autre chose, ils ont différents vécus et intérêts. Alors, on a aussi des ateliers sur l’ornithologie, l’histoire de l’art, le cinéma, etc. De plus, surtout depuis la pandémie, il y a un gros manque de ressources, et plusieurs établissements ferment. Il y a plus de demandes que d’offres. La santé mentale, c’est tous les jours, toutes les heures et toutes les minutes. On veut que les gens se mettent en contact et s’appellent, qu’ils fassent des activités ensemble. Le Périscope essaie de favoriser un point de rencontre.

Depuis que tu travailles dans le milieu communautaire, as-tu l’impression que tu prends mieux soin de toi ?

Non, au contraire. Plus je prends soin des autres, et plus je m’oublie. Quand j’ai commencé à travailler, j’arrivais quand même bien à le faire. L’été, je bougeais beaucoup, je faisais plusieurs activités de plein air aussi. Mais depuis cet hiver, honnêtement, ç’a été une catastrophe. J’amenais ma vie personnelle au travail et je ramenais mon travail à la maison. Je n’avais plus de phare, seulement de la brume. Faites ce que je dis et non ce que je fais !

As-tu un message à ce propos, autant pour les citoyen∙ne∙s que pour les autres travailleur∙euse∙s sociaux·ales ? Pour les personnes qui vivent la même chose ?

Travailler dans le communautaire devient un peu plus valorisé, surtout depuis la pandémie, avec les médias et l’importance de la santé mentale, mais je fais vraiment ça pour les gens que je rencontre. C’est un peu dommage, dans un sens, que la santé mentale soit devenue une « mode » avec la pandémie.

Malheureusement, souvent ce qui est à la mode finit par s’effriter et être oublié. Ça reste un travail plutôt invisible. C’est difficile de rester positif dans tout ça, mais bien sûr, il n’y a pas que du noir. Il y a bien du beau aussi. Il faut juste rester réaliste. Ça ne me dérange pas de travailler fort, mais je ne veux pas travailler pour rien.