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Télé-Québécoise depuis combien d’années ?

Entrevue avec Madame Marie Collin

par Marie-Amélie Dubé

Si l’on collectionnait toutes les manettes de télévision du Québec ayant servi de 1970 à 1995, je suis certaine que, sur une grande partie, le chiffre 8 serait effacé ! En tout cas, moi, j’étais la troisième à utiliser la fameuse manette de la télévision, derrière mes soeurs Patricia et Valérie, et l’on pouvait facilement connaître nos habitudes télévisuelles en observant l’immense télésélecteur qui allait avec l’immense télé de mon grand-père Louis-Philippe. Ben oui, le fameux canal 8 a occupé une place considérable dans notre éducation. Comme pour beaucoup d’entre vous aujourd’hui, je peux dire que je suis Passe-Partout, je suis Le Club des 100 watts, je suis Beau et chaud, je suis Bazzo, je suis Ciel ! mon Pinard, je suis Curieux Bégin, je suis Like-moi! et assurément Télé-Québécoise depuis 36 ans. Le 22 février prochain, notre télé publique soufflera sa 50e bougie. C’est donc à l’occasion de cet événement d’envergure que je me suis entretenue avec madame Marie Collin, présidente directrice générale de Télé-Québec, en poste depuis 2015.

 

M.-A.D. : Être présidente-directrice générale de Télé-Québec comporte des défis au quotidien. Quels sont-ils ?

M.C. : J’ai probablement des défis que mes vis-à-vis d’autres télévisions ont et j’ai des défis qui sont plus propres à Télé-Québec. Parmi les défis quotidiens de Télé-Québec, j’ai celui qu’elle demeure dans son mandat de télévision éducative et culturelle, ce qui est quand même un double mandat. C’est une force, mais c’est aussi un défi. Aussi, je pense que de toujours maintenir sa pertinence à travers le temps, d’être innovant, de faire de la place à la relève et de refléter la diversité de la société québécoise, ce sont là les défis. Évidemment, il y a les défis de diffuseur, ou de diffuseur multi-plate-forme maintenant, qui ne sont plus ce qu’ils étaient il y a 10 ans, c’est-à-dire la possibilité d’être accessible partout avec nos contenus, de prendre toute la place que doivent prendre les contenus francophones identitaires et de conserver la position de leader en jeunesse. Il y a aussi des enjeux financiers importants. Évidemment, le défi de financement d’une entreprise comme Télé-Québec est toujours important. Une part importante de notre financement nous vient de l’État, mais nous essayons aussi de générer des revenus autonomes. Dans l’ère actuelle, les choses ne se simplifient pas, mais actuellement, ce qu’on entend des gens de l’industrie et du milieu de la publicité, c’est que notre offre est vraiment très différente. Nous sommes dans une époque de standardisation, d’homogénéisation des contenus qui nous vient des grands diffuseurs par contournement que sont les Netflix et les Amazon. Tout le monde essaie de faire des contenus qui se ressemblent et, quand on est une entreprise privée, on doit livrer à la fin du trimestre des parts de marché et on doit être rentable pour l’actionnaire. À Télé-Québec, nous avons un mandat clair lié à la jeunesse, à l’éducation, aux faits de société, et s’il y a une chose que nous avons faite dans les dernières années, c’est de ne pas y déroger, ce qui fait que l’offre de Télé-Québec est vraiment différente du reste de l’offre actuelle. Quand on est dans une télé privée, on va vers ce qui est populaire pour le moment. À Télé-Québec, nous n’avons pas cet enjeu ; nous avons un enjeu de pertinence. Il n’y a personne ici qui fait fi des parts de marché et des cotes d’écoute, je peux vous le dire. Je pense que le pari de rester dans son mandat a permis à Télé-Québec d’augmenter ses parts de marché au cours des trois dernières années d’une façon vraiment intéressante dans un moment qui n’est pas facile pour la télévision en général. Nous avons un petit côté nutritif et nous l’assumons bien. Nous avons aussi un petit côté innovant et pertinent, et parfois, nous nous en permettons. Par exemple, quand on décide de mettre Likemoi! en ondes, on décide d’aller vraiment loin dans la création, dans la culture. Je me demande qui prendra le risque si Télé-Québec ne le prend pas. Belle et Bum est en onde depuis 20 ans et cette émission présente des artistes de la relève (dont Kourage, artiste originaire de Rivière-du-Loup, qui fera partie de l’enregistrement du 15 février prochain [date de diffusion inconnue]) et fait de la place à la diversité musicale du Québec, ce qu’aucun autre média du Québec ne fera. J’ai d’autres défis tous les jours. L’univers du numérique nous impose d’énormes défis parce qu’il exige des disponibilités, des contenus sur les plateformes, mais malheureusement, l’économie qui y est liée en ce moment ne nous revient pas, parce que l’argent de l’économie publicitaire, entre autres du numérique, est aux mains de la GAFA — les Google, Apple, Facebook, Amazon de ce monde — et c’est vrai pour tous les diffuseurs. Nous devons nous démarquer et il y a des investissements à faire en technologie parce que, particulièrement pour les jeunes, si nous ne sommes pas disponibles dans l’univers du numérique sur la plateforme où ils veulent consommer le produit, nous ne ferons pas partie de l’univers des choix. C’est un phénomène qu’on ne voyait même pas venir il y a 5 ans. On avait toujours l’impression que le contenu aurait préséance, mais je pense maintenant que l’expérience et la facilité pour l’utilisateur sont nécessaires pour demeurer pertinent.

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M.-A.D. : Est-ce que cela ira jusqu’à évacuer les contenus jeunesse en télé pour les mettre seulement sur les plateformes numériques ?

M.C. : Je pense qu’il faut que l’écosystème de Télé-Québec permette au jeune de consommer là où il veut. Cela signifie que le contenu qu’il retrouve à la télé, il faut avoir le droit de le mettre sur les plateformes numériques et il faut la technologie nécessaire. Non, je pense qu’il ne faut pas l’évacuer de la télé. Télé-Québec l’orchestre au complet est immensément enthousiaste. Alors, c’est une façon originale de faire le lien entre le travail qu’on a toujours fait avec la culture avec quelqu’un qui est devenu un emblème important d’une génération de gens qui sont à la fois nés de ce qu’est la culture d’ici et qui la font rayonner par leur talent à l’extérieur sur la scène internationale. Nous sommes particulièrement fiers d’avoir pu créer cet événement. En onde, une campagne a débuté avec des gens qui sont à notre antenne présentement : « Télé-Québécois depuis 50 ans et fier de l’être ». Il y aura plusieurs personnalités publiques qui ont été à Télé-Québec depuis 50 ans. Alors, évidemment, Janette Bertrand est un incontournable, Claire Lamarche, Marc Labrèche, Jacques L’Heureux. Plusieurs personnalités viendront nous expliquer ce qu’est pour eux Télé-Québec.

 

M.-A.D. : Le dossier principal de cette édition traite de l’intégration des nouveaux arrivants. Comment la nouvelle identité plurielle du Québec est-elle incluse dans vos contenus ?

M.C. : Pour moi, il y a deux choses : la diversité et l’inclusion. Dans nos émissions jeunesse, c’est important qu’on retrouve des comédiens, des gens qui représentent l’inclusion dans la société actuelle du Québec. Puis, à l’autre bout du spectre, nous avons diffusé en décembre un magnifique documentaire qui s’appelle Bagages. Dans ce cas, ce n’était pas le point de vue des Québécois sur les immigrants, c’étaient de jeunes immigrants qui nous parlaient d’eux. On ne peut pas le regarder et ne pas être touché. C’est de cette façon que nous voyons notre rôle. Une chose m’a marquée quand je suis arrivée à Télé-Québec. Nous faisons ce qu’on appelle des groupes de discussion, et j’ai été frappée de voir que, dans le recrutement des groupes, il y avait beaucoup de gens issus des minorités culturelles. Je n’ai jamais vu cela dans les autres télévisions. Quand on recrute ces gens, ils doivent écouter la télé un minimum de temps par semaine parce que, ce qu’on recherche, c’est de savoir ce qu’ils en pensent. Ces immigrants étaient francophones le plus souvent et nous pouvions voir leur intérêt et le lien qu’ils créent avec Télé-Québec. Évidemment, cela aussi fait partie de notre mandat. Donc, pour moi, on doit montrer l’inclusion et la diversité, un peu des deux.

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M.-A.D. : On reproche souvent à la télé que la représentativité des régions ne soit pas respectée. Comment gérez-vous cela à l’interne pour qu’il y ait une représentativité équitable dans les contenus, dans les sujets, dans les gens impliqués ?

M.C. : Il y a un souci constant. Vous savez que nous avons La Fabrique culturelle, vous connaissez madame Dubé sur tout le territoire. Notre présence avec La Fabrique culturelle a fait que Télé-Québec n’a jamais été aussi présente sur le territoire. Il y a plus de 4000 artistes qui ont été vus sur La Fabrique culturelle depuis ses débuts il y a plus de 3 ans. Ensuite, pour ce qui est de l’antenne, notre vision de la région passe par un sujet. L’idée par exemple d’Un chef à la cabane est de montrer la saison des sucres, c’est la même pour tout le monde, qu’on soit dans le Bas-Saint-Laurent, en Montérégie, en Estrie. L’année passée, nous avons eu une merveilleuse série qui s’appelle La classe ouvrière, qui parlait de l’équipe des Miels d’Anicet. Pour moi, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux avec Un chef à la cabane pour montrer la réalité des régions, mais une réalité aussi positive, intéressante. Les Miels d’Anicet, ce sont des gens qui sont reconnus dans l’industrie de l’apiculture, des entrepreneurs, des jeunes qui investissent dans leur région, qui ont réussi à convaincre les gens autour d’eux de modifier le type de monoculture qu’ils faisaient, qui sont impliqués. Je pense qu’il faut le montrer. C’est aussi dans les documentaires uniques qu’on traite des régions. Nous avions un magnifique documentaire unique intitulé Le commun des mortels de Carl Leblanc, qui travaille régulièrement avec Télé-Québec. D’abord, il mettait en scène la région, qui a une géographie, une poésie du paysage qu’on n’a pas à Montréal. Au-delà de cela, ce qu’il a mis en scène était vrai. C’était la réalité d’un homme âgé, de son passé, du fait qu’il n’était plus là. On parlait en trame de fond de la maladie d’Alzheimer, de la tristesse, mais on parlait aussi de l’histoire d’une région, on parlait d’une réalité. L’équipe de la programmation est vraiment préoccupée par cela au même titre qu’il est important pour nous de travailler avec des producteurs régionaux. Nous travaillons avec des producteurs de Québec, avec Vic Pelletier de Matane. Télé-Québec n’a pas eu de mandat d’information régionale depuis des lustres, car il n’y a pas eu de financement pour le faire. Nous avons donc pris le pari de l’art et, à La Fabrique culturelle, nous avons élargi les thèmes au patrimoine et au tourisme culturel. Les régions entre elles ne sont pas égales en ce qui concerne la culture, c’est-à-dire qu’il y a des régions qui sont plus organisées, plus vivantes et où c’est une activité qui prend plus de place qu’une autre. Alors, La Fabrique culturelle nous permet de rendre vivantes certaines régions dont l’effervescence n’est pas égale à l’autre, et ce n’est pas nécessairement les plus grandes régions qui sont les plus effervescentes.

 

M.-A.D. : Ma dernière question : quel est votre top 5 ? C’est LA question !

M.C. : C’est une question que vous ne pouvez pas me poser, c’est comme si vous demandiez à une mère lequel de ses enfants elle préfère ! Je peux vous dire que l’accroche de mon enfance s’appelle Les Oraliens et Les 100 tours de Centour. J’étais une jeune qui adorait la culture, alors c’est sûr que j’ai aussi écouté les shows de Jean-Pierre Ferland sur la culture et les Beau et chaud. Je suis vraiment fière de travailler avec une équipe qui a la responsabilité d’offrir aux Québécois une télévision qui est à la fois pertinente et audacieuse, à la fois éducative et culturelle, qui traite des faits de société, et ma fierté c’est qu’on soit toujours capable d’innover et d’essayer des choses. Qu’on soit capable de faire un Like-moi!, qu’on soit capable de faire un Microphone, qu’on arrive avec une émission sur l’éducation financière sans que ce soit endormant. Le show de Pierre-Yves McSween est l’une des émissions les plus performantes à la télé. On fait tous les jours de l’éducation scientifique avec Génial!. On sait à quel point les enseignants ont de la misère à vendre la science à l’école au primaire et au secondaire, et Génial! est une émission qui se retrouve contre District 31 quotidiennement et qui, honnêtement, performe très bien. Notre dernière intervention audacieuse a été Mammouth au mois de décembre dernier. Nous avons donné la parole aux jeunes pour déterminer — dans un monde où le vedettariat dicte la vie des gens, où la vie des Kardashian a l’air tellement intéressante — qui fait la différence dans la société pour eux et qui les inspire. La personne qui a gagné est un homme-clown qui intervient d’abord auprès de jeunes dans des milieux de zones de guerre ou des camps de réfugiés. Je pense que Mammouth, c’est aussi donner un signe que les jeunes peuvent réfléchir, c’est donner un signe que les jeunes peuvent penser à l’extérieur d’Instagram et Snapchat de la dernière semaine. Cela aide aussi à les arrêter dans le tourbillon parce qu’ils vont très vite dans leur consommation. On est dans un milieu de « je consomme et je jette », c’est la même chose pour les médias. Alors, on leur demande de s’arrêter et de réfléchir aux gens qui les ont inspirés. Et ils réfléchissent, les jeunes. C’est aussi le rôle d’une télévision publique dans le choix des émissions, dans le choix de ce qu’elle doit présenter.

 

M.-A.D. : Voilà un beau défi qui ouvre sur l’avenir !

M.C. : Exactement, et c’est ainsi qu’on voit nos 50 ans, qui s’inscrivent aussi dans notre déménagement. Quel est l’avenir de Télé-Québec ? Comment en fait-on un média de son temps qui répondra encore à son mandat ? Je pense qu’il n’a jamais été aussi dangereux que maintenant de perdre nos jeunes et nos jeunes adultes de nos écosystèmes. S’il y a quelque chose que la télévision en général a bien fait depuis des années, c’est de leur offrir des contenus dans lesquels ils se retrouvaient, et après, quand ils sont devenus adultes, ils restaient dans cet écosystème. Je pense que la télévision au Québec a donné beaucoup à la culture du Québec parce qu’elle a gardé les gens dans notre écosystème. Mais maintenant, les jeunes sont à un doigt de Disney, Nickelodeon, Netflix. Si l’on n’est pas capable, sur les médias numériques ou sur les plateformes où ils consomment, de leur offrir des contenus de qualité avec un certain volume, on va perdre ce qu’on a pris des décennies à construire. On le sent toujours comme une culture très forte, une télévision très forte, mais ultimement, la langue qui a été une barrière le sera de moins en moins, et même si Netflix a des produits en français, le centre de décision et de réflexion est à Los Angeles. Sa vision des contenus n’est pas nécessairement enracinée dans la culture d’ici et c’est cela la force de nos produits. C’est ce qu’on donne aux jeunes, ce n’est pas juste le fait que c’est en français, mais le produit découle de nos valeurs, et j’espère qu’on a encore des valeurs différentes de celles des Américains [rires].

 

M.-A.D. : Merci infiniment, vous contribuez à créer ce liant identitaire pour ma génération et pour celles qui s’en viennent.

M.C. : Je vous remercie d’avoir pris le temps de penser aux 50 ans de Télé-Québec et au rôle qu’on peut avoir.

 

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