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Si je peux faire quelque chose de l’autre bord

Rencontre avec Bertin Dubé | texte Rosalie Roy

 

À 4 h du matin le 21 septembre 2018, je suis allé retrouver mon père dans sa chambre, au centre où il résidait. Il semblait si bien. Lorsqu’il s’est réveillé, nous sommes allés déjeuner pour la dernière fois ensemble. Ça me faisait drôle, mais je savais bien que c’était vrai. Il était tellement serein dans sa décision, il était prêt et déterminé à mourir. Il a pris son bain, nous l’avons bien habillé. Il était endimanché. Il était beau. Tout l’avant-midi, je suis resté à ses côtés, et nous avons parlé de toutes sortes de choses. Puis, l’heure du dîner est arrivée. Il avait moins d’appétit. Vers midi, ma soeur et moi avons enlevé nos montres et l’horloge dans la chambre. Nous ne voulions pas voir les minutes défiler, c’était trop difficile. Il est allé se coucher à 12 h 15. Je l’entendais ronfler, je n’y croyais pas. Je me disais qu’à 15 h tout ça serait terminé, qu’il n’y aurait plus rien. Il a dormi pendant près d’une heure. Après s’être réveillé vers 13 h, il a passé l’aprèsmidi assis dans sa chaise à nous conter des histoires. Il nous a parlé de son travail, il nous a conté des histoires sur nous, ses enfants, quand nous étions petits. Il a parlé de ma mère et de sa conjointe qu’il a eue par la suite, de ses plus grandes fiertés et des moments un peu plus difficiles. À 14 h, le médecin, l’infirmière et la psychologue sont venus nous rejoindre à la chambre. Ils nous ont pris à part, ma soeur et moi, pour nous expliquer comment cela se passerait, et nous ont offert le soutien nécessaire. Je ne savais pas comment ça allait se passer, c’était la première fois que ça m’arrivait, alors j’étais content d’avoir cette aide.

À 14 h 30, nous sommes retournés voir notre père. Nous lui avons fait chanter une chanson qu’il chantait toujours au jour de l’An. C’est « La loutre veut pas sortir du trou ». Il en a chanté la moitié et nous l’avons filmé pour garder avec nous ce précieux souvenir. Après ça, tout s’est passé tellement vite. Le médecin a demandé à mon père de s’asseoir pour lui poser une dernière fois l’ultime question : « Êtes-vous prêt ? Êtes-vous certain de votre choix ? » J’entends encore mon père dire au docteur : « Encore cette question ? Vous avez passé la semaine à me questionner. » Mais il savait que c’était la procédure, donc il a répondu par l’affirmative. Il était plus que prêt. Les malheurs s’étaient acharnés sur lui dans la dernière année, et il était épuisé. Il avait fait une crise de coeur, la SAAQ lui avait retiré son permis de conduire, il était tombé cet automne et s’était fait très mal. De jour en jour, il perdait de la capacité, et pour lui, c’était hors de question qu’il se rende au point de porter des couches ou de faire de l’Alzheimer. Le médecin l’a donc branché sur le soluté et le processus a commencé. Mon père nous a dit avant de partir : « Bonne chance et si je peux faire quelque chose de l’autre bord, je vais le faire. » Le médecin lui a donné la piqûre. Ç’a pris 30 secondes. J’ai fermé les yeux. Il a dit quelques mots, mais c’était incompréhensible. Ensuite, il s’est endormi. C’est ainsi que cet homme courageux qu’est mon père est décédé, avec l’aide médicale à mourir.

En mémoire de monsieur Guillaume Dubé.

 

Ce que j’aime de mon travail en loisir, c’est la proximité avec les gens et « Les histoires plein la tête » m’a permis cela. Lors de ma rencontre avec Bertin Dubé, j’ai vu dans ses yeux une grande admiration et une grande fierté envers son père. Pour lui, son père est clairement un modèle et une source d’inspiration. Passer un moment avec lui m’a permis de ressentir la forte émotion qu’il vivait, un mélange de tristesse et de soulagement. – Rosalie

 

 

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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