Se nourrir virtuellement

Texte et photo | Véronique Bourrassa

Les mots « capacité d’adaptation », martelés (j’exagère à peine) pendant toute la durée de la formation en Coopération interculturelle, auront, lors de mon stage de fin de programme, immédiatement trouvé une résonnance.

J’ai toujours aimé l’expression « se r’virer sur un dix cents ». C’est la contorsion que mon cerveau (et mon coeur) a dû faire, quand d’un projet d’été de stage au Nunavik, je me suis plutôt retrouvée en télétravail complet, avec la communauté en milieu urbain de Wendake. Le gros dix cents mondial ne nous donne pas tellement le choix…

Les aspirations de dépaysement, de découverte, l’aboutissement de 2 années de préparation à la RENCONTRE de l’autre… sur la glace.

Drôle de hasard, notre enseignante pour La situation des peuples autochtones du Canada, Wendat elle-même, nous avait dit d’entrée de jeu : « Évidemment, vous ne ferez pas votre stage à Wendake ; il n’y a pas là de besoins de coopération. »

Heureux hasard dans un second temps, la même enseignante a vu dans la planification d’un projet de serre communautaire à Wendake une opportunité de stage. Le mandat m’intéressait énormément ; j’ai sauté sur la proposition.

On ne peut nier que le télétravail provoqué par la pandémie transforme l’expérience. La découverte d’un milieu et d’une culture virtuellement nous fait l’effleurer à peine. Les souvenirs qu’on se crée sont sans musique, sans odeurs, sans événements marquants.

Et pourtant… l’inattendu et la nouveauté du télétravail, l’autonomie et l’esprit d’initiative qu’il favorise m’ont apporté de grandes satisfactions. Ma perception des premières semaines est passée d’un stage en « gestion de courriels étourdissante » vers la création d’un réseau intéressant de partenaires du projet de serre dans les milieux de la culture et de la santé à Wendake, et… en dehors des sentiers battus de la non-collaboration (ou du malaise, de la volonté hésitante) entre organismes autochtones et québécois en santé. Un certain avantage d’être extérieure au milieu de stage. Forcer un peu les choses, provoquer des rencontres pour que finalement tout le monde y trouve son compte est peut-être plus facile.

TOUS les gens que j’ai contactés pour bien identifier les bénéficiaires principaux·ales du projet, comprendre la réalité urbaine et autochtone de Wendake, repérer les partenaires potentiels, ont collaboré avec enthousiasme, simplicité et ouverture. Ouverture et appréciation de ma proposition de vision de la sécurité alimentaire.

J’ai vu les liens se créer, les esprits réaliser tout le potentiel social et de réappropriation des traditions d’agriculture du peuple wendat. La reconnexion à la fierté qu’apporte la capacité de se nourrir. Tout ça en rencontres et communications virtuelles.

J’ai douté au départ de l’utilité et de la pertinence d’adapter le projet culturellement comme mon mandat le précisait. Les participant·e·s au projet, vivant en milieu très urbain, percevraient-il·elle·s comme folklorique ou plaquée l’intégration de la culture, alors que l’objectif premier est l’amélioration de leur sécurité alimentaire ?

Les intervenant·e·s sociaux·ales et les chiffres sur la participation aux activités de maintien des traditions m’ont amené la réponse très rapidement. Chez les Premières Nations, l’insécurité alimentaire est une conséquence directe de la pauvreté et des inégalités créées par une brisure dans la continuité culturelle. C’est pourquoi orienter le projet de façon à ce qu’il soit porteur de culture et de renforcement identitaire favorise à coup sûr une meilleure participation des bénéficiaires ciblé·e·s.

Un des intervenant·e·s m’a dit : « Tu sais, il y en a des fois, tu ne sais plus comment aller les chercher, rien ne les intéresse. Puis, tu proposes une activité traditionnelle et tu réussis à allumer une lumière dans leurs yeux, à les réveiller. »

Ont suivi des discussions passionnantes avec l’agent culturel du Centre de formation et de développement de la main-d’oeuvre huron-wendat (CDFM). Une autre lumière s’est mise à briller quand il a saisi toutes les possibilités d’un projet de sécurité alimentaire au niveau de la réappropriation culturelle.

Les Wendats étaient des agriculteur·rice·s. En insufflant une volonté plus concrète, en éveillant à la fierté et au sens procurés par l’autonomie alimentaire, j’ai semé une petite graine dans la grande marche menée pour le respect de la terre.

Il n’y aura pas eu de festin ; le projet verra le jour en 2022 seulement, mais il a déjà porté fruit, fait germer des idées innombrables et m’a nourrie de rencontres généreuses… tout ça virtuellement !

À propos de Marie-Amélie Dubé

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