Rivière-du-Loup, ville lumière ?

Texte | Jean François Vallée

Quand on emprunte de nuit la sortie de l’autoroute 20 qui mène au boulevard de l’Hôtel-de-Ville, on remarque que les concessionnaires automobiles, les hôtels et les magasins à grande surface sont engagés dans une course au voisin gonflable pour l’éclairage de leurs stationnements et de leurs façades. C’est à savoir qui sera le plus visible, le plus éblouissant pour annoncer ses couleurs. Et c’est à se demander si Rivière-du-Loup est entrée en compétition avec Paris, Ville lumière, mais sans rien de vraiment monumental à mettre en relief.

Le dôme lumineux que ces faisceaux projettent est perceptible à plus d’une centaine de kilomètres à la ronde, et sans doute de l’espace. Par temps nuageux, il se bute même sur le dessous des nuages.

Pourtant, de nos jours, des normes municipales, nationales et internationales existent désormais pour éviter que, peu à peu, dans les villes, la nuit finisse par ressembler au jour.

Il y a quelques années, les hôtels Lévesque et Universel semblent avoir lancé le bal. Puis, Grand Portage Volkswagen a profité de la technologie au DEL blanc neutre pour éclairer sa vaste salle de montre vitrée et son stationnement avec 30 nouveaux lampadaires. Vous avez bien lu : 30 ! L’ennui, c’est que même quand on les oriente vers le bas, leurs effets combinés de réflexion sur l’asphalte l’été et sur la neige l’hiver rendent le halo éblouissant.

Début mars 2020, le nouveau Grand Portage Nissan, comme pour rivaliser avec son voisin, a doublé la hauteur de ses lampadaires et la puissance des ampoules, qui diffusent depuis leurs faisceaux à 180 degrés, débordant largement sur les alentours… Quand on roule devant sur le boulevard de l’Hôtel-de-Ville, on est ébloui au point où cela pose un sérieux problème de sécurité, et pourrait provoquer des accidents. Leurs travaux d’agrandissement seraient malheureusement soumis aux normes de Nissan Canada, maison-mère elle-même soumise aux normes internationales de la compagnie… et l’ensemble du projet devait être réalisé clés en main : impossible de chipoter sur des « détails ». Bref, dans notre monde mondialisé, l’éclairage local est parfois tributaire du national comme de l’international, et l’enjeu dépasse parfois l’entendement.

Dommage, parce que deux solutions simples diminueraient cet impact sans nuire au chiffre d’affaires de la plupart des entreprises concernées : d’abord, ajouter des déflecteurs qui concentreraient les faisceaux des lampadaires aux endroits voulus. Ensuite, réduire la puissance des ampoules pour ramener l’éclairage au niveau adéquat sans nuire outre mesure à la visibilité du commerce.

« (…) DANS NOTRE MONDE MONDIALISÉ, L’ÉCLAIRAGE LOCAL EST PARFOIS TRIBUTAIRE DU NATIONAL COMME DE L’INTERNATIONAL (…) »

NORMES ET RÈGLEMENTATION : DE L’ESPOIR

À la Ville, on tente de s’ajuster aux nouvelles normes en éclairage urbain, mais la règlementation se trouve souvent en décalage par rapport à une technologie qui « évolue plus vite que le cadre règlementaire », selon Pascal Tremblay, le directeur du Service des communications.

De leur côté, les entreprises privées devraient aider les villes à respecter ces normes, pas leur nuire, puisque les faisceaux de ces nouveaux phares urbains débordent largement sur l’espace public et l’envahissent très nettement.

Les scientifiques, dans de nombreuses études environnementales, ont largement prouvé et documenté l’impact nuisible de l’éclairage nocturne trop intense sur l’ensemble de la chaîne naturelle, des insectes aux oiseaux, en passant par les rongeurs et les prédateurs. Les sceptiques pourront lire ces deux articles du Devoir pour mieux en saisir les enjeux : « Éclairage sur les dangers de la lumière artificielle » et « Attention à la lumière bleue ». En voici un extrait : « L’accroissement de la lumière artificielle dans nos villes est dommageable pour les écosystèmes biologiques, ainsi que pour la santé humaine. » Ne serait-ce que parce qu’elles dérèglent notre cycle circadien. Elles induisent des « problèmes de santé, tels que l’obésité, la dépression, le diabète, les troubles du sommeil, voire le cancer ! » Les ampoules DEL dégagent une lumière blanche qui tranche avec l’éclairage jaunâtre traditionnel, plus conforme à ce qui existe dans la nature, comme les flammes du soleil et du feu…

La bonne nouvelle est que la Ville est très « éclairée » sur ces impacts !

Un des paradoxes actuels est que les nouvelles technologies d’éclairage permettent d’économiser une quantité d’énergie, et que les ampoules consomment désormais beaucoup moins de kilowatts pour la même puissance. Curieusement, au lieu de l’épargner et d’économiser, plusieurs entreprises choisissent de la gaspiller en multipliant d’autant la puissance des ampoules… au même coût ! En se contentant de maintenir leur intensité, elles pourraient plutôt d’un même élan contribuer à éviter de sacrifier toujours de nouvelles rivières à l’hydroélectricité ou de nouvelles montagnes à des éoliennes pour fournir de l’éclairage aussi superflu qu’excessif.

PRENDRE LES AMPOULES PAR LE BULBE

Depuis peu, la Ville a décidé de prendre les ampoules par le bulbe : elle contactera et sensibilisera sur le sujet les entreprises visées afin de « discuter avec elles de leurs intentions et d’accueillir leurs préoccupations ». Également, en prévision de la révision du plan d’urbanisme en 2021, la Ville est disposée à discuter de cet enjeu : « […] une composante liée à l’éclairage extérieur sera intégrée dans les échanges à venir avec les citoyen·ne·s ». Une telle démarche a pour but d’accoucher d’un « projet de règlement [qui constituerait] un compromis acceptable entre les besoins des entreprises et l’intérêt des citoyen·ne·s ». Au terme du processus, la Ville évoque « l’adoption d’une règlementation douce, dans laquelle tout le monde serait gagnant ».

La première étape consistant à informer la population de l’enjeu, voyez ce texte comme ma modeste mais concrète contribution à titre de Louperivois·es à temps partiel.

Alors, Louperivois·es, participez aux échanges à venir avec le Conseil, exprimez votre opinion, et promettons-nous une ville de l’avenir tout aussi visible, mais plus accueillante pour tout ce qui a besoin de nuits plus noires pour bien vivre et se perpétuer.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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