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Rencontre avec Michel Lagacé – Passé, présent, futur créatifs

texte MAD photo Catherine Roy

 

Marie-Amélie Dubé : Depuis quand fais-tu de la peinture ?

Michel Lagacé : J’ai terminé des études aux Beaux-Arts à l’Université du Québec à Montréal vers 1975. Tu peux être étudiant dans une école d’art, mais ça ne veut pas dire que tu deviens un artiste. Quand tu as 18-20 ans, tu es dans un domaine, mais tu n’as pas vraiment pensé à ta carrière. On était une gang d’amis, 3 à 4 étudiants qui sont tous aujourd’hui des artistes dans le domaine de l’art contemporain, et on se stimulait tous culturellement sans trop savoir où on voulait aller. On avait séché une semaine complète de cours pour aller à New York et on a découvert l’art en allant aussi voir ce qui se faisait ailleurs et pas seulement par le truchement de nos études universitaires. Découvrir les galeries de New York et les oeuvres d’Andy Warhol et d’autres artistes, ça a vraiment été un élément déclencheur pour propulser ma carrière artistique. À partir de ce moment-là, je me suis pris plus au sérieux. Je me suis mis à m’intéresser davantage au milieu de l’art et à l’histoire de l’art, à me faire des contacts à Montréal avec le milieu de l’art contemporain et à exposer dans des galeries.

 

MAD : Est-ce que dès le départ tu savais que ce serait la peinture qui serait le médium de ton choix en art ?

M.L. : La peinture s’est naturellement imposée dans ma pratique. Comme je me suis beaucoup intéressé à l’histoire de la peinture, ça a influencé ma pratique. Toute la période moderne sur la déconstruction de la peinture, quand je pense à Matisse et Picasso, tout cela a été déterminant pour moi. Je me suis aussi intéressé aux artistes américains, les expressionnistes abstraits et évidemment au pop art et au dadaïsme, des courants qui traçaient un monde qui m’interpellait. J’étais donc dans l’abstrait, mais à un moment donné, j’ai senti – c’était dans l’air du temps – qu’il fallait intégrer un peu de figuration à mes oeuvres. À l’international, on appelait cette tendance « la nouvelle figuration ».

 

MAD : Ta première période créative était fortement inspirée de l’art brut, n’est-ce pas ?

M.L. : Je regardais aussi ce qu’avait produit à côté les autres civilisations comme les Amérindiens au Québec et au Canada, et en même temps je m’intéressais beaucoup à l’art primitif ou brut et à tous les artéfacts, les masques et les statuettes de l’Afrique et de l’Océanie. Alors, je me suis servi de cette imagerie primitive pour créer des scènes de rituels avec des personnages longilignes, avec des symboles liés soit à la maison, au corps humain et aux animaux qui s’inséraient aussi de manière très schématique. J’ai commencé au départ par de grandes traces noires. La trace, c’était comme le début de quelque chose, comme jouer dans le sable. J’utilisais aussi les couleurs de manière abstraite. Des formes se sont mises à apparaître qui rappelaient des symboles autochtones. Ensuite, ce fut facile d’aller vers une certaine figuration au milieu des années 80. Puis, en même temps, j’arrive à ce moment à la Galerie 13 avec ces propositions. Comme la figuration est en vogue, j’ai par le fait même un grand succès ! Donc évidemment, ça m’a aidé dans ma carrière, car j’ai été appelé à exposer souvent et donc à produire plus.

 

MAD : On est en quelle année à ce moment-là ? Tu avais quel âge ? Étais-tu encore à Montréal ou installé ici ?

M.L. : On est autour de 1985, j’ai à peu près 35 ans. J’enseignais au Cégep de Rivière-du-Loup déjà depuis 1976, mais j’avais en même temps l’énergie pour produire. Donc j’avais assez de temps pour préparer mes cours et continuer ma production en parallèle. Le fait de revenir en région pour enseigner était quand même difficile pour les contacts, mais comme j’étais représenté en galerie, ça m’aidait beaucoup à garder un lien avec Montréal. À un moment, j’ai pris un deux ans sans solde puis je suis retourné à Montréal. J’avais eu une bourse du Conseil des arts du Canada. Ça m’est arrivé aussi de prendre quelques pauses pour aller exposer en Europe. Je m’arrangeais toujours pour pouvoir concilier les deux engagements.

« Tu peux être étudiant dans une école d’art, mais ça ne veut pas dire que tu deviens un artiste. » – Michel Lagacé

 

MAD : Est-ce qu’on peut dire que ça a été un tournant dans ta carrière à partir de 1985 ?

M.L. : Oui, absolument. Aussitôt que j’ai été ne serait-ce qu’un peu médiatisé, ce contexte à propulsé ma carrière. J’ai été presque 10 à 12 ans à avoir des invitations pour des expositions dans des galeries, centres d’art et musées au Québec, au Canada et un peu en Europe. La galerie Schoeneck à Bâle m’a offert deux solos.

 

MAD : Est-ce que le passage en galerie est un passage nécessaire ou un levier pour propulser un artiste en art contemporain ?

M.L. : C’est un levier important, c’est certain. Au Québec, on avait la possibilité d’aller dans des galeries marchandes. Sinon, il y avait des centres d’artistes qui étaient des milieux parallèles à ces galeries.

 

MAD : Est-ce que le centre d’art était plus libre, plus accessible ?

M.L. : Oui. D’une part, ce n’était pas tous les artistes qui voulaient se retrouver dans une galerie d’art et c’était aussi assez difficile d’y entrer et de se faire représenter par une galerie. Les centres d’art étaient aussi les lieux des artistes qui faisaient de l’art plus expérimental. C’était, par exemple, le travail de certains artistes qui faisaient des oeuvres à partir de matériaux pauvres ou de matériaux récupérés. C’était davantage des endroits où ils faisaient des installations. Ce qui a par la suite fortement intéressé les musées, davantage que les galeries.

 

MAD : Je trouvais clairement que ton oeuvre « Le retour des oiseaux dans la forêt des sorcières » s’inspirait de notre société. On est dans une ère d’accumulation, surchargée, on consomme à outrance. Ces 21 formes qui vivent dans des espaces blancs… un peu comme des âmes seules au milieu de la foule.

M.L. : Tu as raison. Au centre de ces formes, il y a une surcharge de couleurs, de motifs qui vont avec le monde dans lequel on est. Un espace restreint dans lequel il y a plein d’informations et de communications, et en même temps, tout s’interpénètre. Quand on les observe, on peut y voir que certaines couleurs coulent entre elles.

MAD : Est-ce que ce succès a eu un impact sur ta création par la suite ? Est-ce difficile d’aller ailleurs après ?

M.L. : M a p remière p ériode m ’a a mené à construire un monde, mais à un moment donné, comme artiste, tu es rendu ailleurs et tu as le goût d’intervenir différemment. Alors, je me suis mis à déconstruire cette figuration pour revenir à une certaine abstraction avec des signes très séparés, dont les formes ont gardé l’esprit des « primitifs ». Ensuite, je me suis mis à utiliser des bouts de bois, des mots que j’intégrais à mes créations. Puis vers les années 90, je me mets à intégrer des petits tracés naïfs que j’emprunte au graffiti, art mineur à cette époque. J’utilise cette technique même dans mes oeuvres numériques où des formes noires viennent obstruer des photos du réel. Pour moi, le fait de venir dessiner sur ces zones noires, ça découle directement du graffiti, comme lorsqu’on peint sur les murs.

 

MAD : Mais comment du jour au lendemain le numérique apparaît-il dans ta création ?

M.L. : C’est certain que l’omniprésence des ordinateurs dans ma pratique d’enseignant en art et en graphisme a eu un impact sur ma propre pratique artistique. J’ai donc été un peu obligé, et tant mieux, à entrer dans la technologie et à apprendre son fonctionnement. Donc, Photoshop était rendu un outil de travail au quotidien. J’ai eu le goût d’utiliser la photographie de lieux réels et d’y intégrer mes formes colorées afin de déstabiliser ces images. Au début, certains de ces projets numériques étaient des commandes dans le cadre d’installations avec le regroupement d’artistes Voir à l’Est – Art contemporain.

 

MAD : Est-ce que tu peux dire que la pratique artistique a influencé ta pratique enseignante ?

M.L. : Je dirais que la pratique artistique a influencé mon enseignement. J’ai adoré enseigner parce que j’adore être en contact avec des jeunes. On tombe parfois sur des jeunes qui ont un immense talent, qui expérimentent la création, mais ils manquent d’expérience. C’est là que tu peux intervenir avec ton expertise pour les mettre en contexte et en rapport avec l’histoire de l’évolution des tendances artistiques. Tu arrives à cibler ce qu’il y a d’intéressant dans leurs expérimentations. Comme artiste, tu as cette intuition aussi que l’étudiant n’a pas encore. C’est là que c’est intéressant et que tu peux pister ton élève. J’appelle ça « faire du cheval sur l’idée d’un autre ». C’est à ce moment-là que tu peux l’aider en l’orientant dans son travail. Quand on veut faire une carrière artistique ou travailler dans le domaine du graphisme, il ne faut pas s’isoler. Il faut être au courant de tout ce qui se passe. Personnellement, je le fais encore. Je monte à Montréal souvent. Je consacre une journée complète à faire le tour des expositions. C’est important de voir et de comprendre ce qui se fait.

 

MAD : Ta plus récente oeuvre, « Le retour des oiseaux dans la forêt des sorcières », c’est une réflexion qui s’est déroulée sur combien de temps ?

M.L. : En réalité, ce sont toutes des oeuvres séparées (21), mais j’avais gardé le mur du fond du musée pour en présenter la globalité parce qu’elles m’apparaissaient autant importantes dans leur ensemble que séparément. Ça m’a pris deux ans, de 2017 à 2018, à produire ces oeuvres. Évidemment, ce n’était pas à cinq heures par jour.

 

MAD : Ça a été quoi ton processus de création ?

M.L. : Je m’étais fait des banques de formes de couleur qui étaient parfois des morceaux de mes anciens tableaux ou des fois des morceaux de tableaux des peintres du Nouveau Réalisme français qui collaient des bandes de papier d’affiches de spectacles intégrées au support. Puis, je puisais sur Internet des motifs de différentes civilisations. Donc, je me suis mis à faire des collages de ces différents morceaux de couleur. Je les imprimais et je les découpais pour donner une forme que j’allais ensuite peindre.

MAD : Est-ce une nouvelle façon pour toi de travailler ?

M.L. : C’est une nouvelle façon qui date de 5 à 6 ans. Avant, je faisais des croquis à la main. J’en fais encore, mais j’utilise beaucoup l’ordinateur pour créer des modèles de couleurs variées. Pour moi, c’est un peu comme composer de la musique. En mélangeant les plages colorées et des motifs noir et blanc, j’avais l’impression de créer une métaphore musicale teintée de sonorités africaines ou amérindiennes.

 

MAD : En vieillissant, est-ce que le dialogue entre toi et l’oeuvre devient plus simple ? Est-ce plus facile de savoir à quel moment on se dit : « Ça y est, c’est ça ! » ?

M.L. : C’est vrai que parfois on cherche, mais on ne sait pas ce qu’on cherche et par hasard on arrive à quelque chose et on se dit que ça y est, c’est ça ! C’est comme s’il y avait une apparition. Oui, en vieillissant on a plus l’expérience et on sait quand on produit quelque chose d’adéquat, mais on devient aussi plus critique envers soi-même et aussi envers nos pairs. J’essaie à chaque fois de me dépasser.

 

MAD : L’inspiration, ça se manifeste comment chez toi ?

M.L. : C’est par flashs ou par des inspirations qui me viennent de rencontres diverses, formelles ou autres. Je les accumule. Je fais des croquis, des recherches sur papier, mais aussi sur ordinateur. L’ordinateur est devenu un crayon pour moi. Je loue souvent un chalet en Gaspésie pour préparer une nouvelle production ou de nouveaux concepts à explorer.

 

MAD : Est-ce que la flamme s’éteint parfois ? Après une expo, par exemple ?

M.L. : C’est certain qu’il y a toujours une baisse d’adrénaline après une expo. On est tellement surexposé et médiatisé. Tout le monde nous pose plein de questions, ça réduit notre espace. Dans le cas de cette expo, surtout que c’est une rétrospective, il y a la question de l’après. Est-ce que c’est la fin ? Ou est-ce que ça continue ? C’est certain que je produis beaucoup moins qu’avant. J’y vais à mon rythme ! Mais non ! (rires) J’ai déjà des pistes de création que je souhaite explorer.

 

 

 

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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