Réaliser la transition socioécologique : Entrevue avec Steve Joncoux

Steve Joncoux, chercheur au Laboratoire en innovation ouverte du Cégep de Rivière-du-Loup, co-chargé de projet de la rehcerche-action FabRégion Bas-Saint-Laurent, professeur au Département du développement des sociétés et territoires de l’UQAR

Qu’est-ce que la transition socioécologique ?

La « transition » est un terme très vague qui regroupe plein d’éléments différents. La transition, c’est un processus de transformation. C’est un système dont l’équilibre a été chamboulé et qui à un certain moment, ne fonctionne plus. Le but d’une transition est toujours de s’améliorer.

On fait une transition lorsqu’on a fait un changement structurel profond. Si l’on ne fait qu’un petit changement marginal ou qu’on ne fait qu’embarquer dans une mode passagère, on ne peut pas parler de transition. C’est un changement qui se fait de manière progressive et continue. On ne cherche ni une rupture ni une révolution radicale. La transition se fait graduellement, afin de faire moins peur. Car ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va tout changer ; on doit s’adapter progressivement.

Finalement,on ne peut parler de transition que si l’on trouve un meilleur équilibre au final, si le changement est positif. Si l’on change d’équilibre pour rester dans le chaos, alors ça ne sert à rien. Au lieu d’une transition, ça devient un effondrement. Enfin, le terme « socioécologique » est utilisé, car on cherche à améliorer les conditions sociales et écologiques de notre système.

J’imagine que la transition socioécologique va en même temps amener une transition économique ?

Je crois que c’est inévitable, en effet. Elle pourrait même être directement basée sur une transition économique, puisque les problèmes socioécologiques que nous avons sont en grande majorité dus à notre modèle économique. On essaie de résoudre les problèmes écologiques, mais sans changer le système économique. D’un côté, on arrive un peu à en résoudre, toutefois, la machine qui continue à détruire l’environnement ne s’arrête pas. Et le problème, c’est qu’on ne peut pas réparer l’environnement aussi vite qu’on peut le détruire.

Est-ce qu’on peut envisager une croissance économique dans la transition socioécologique ?

Les théories sur la transition socioécologique ne prennent pas toutes parti sur cette question. Certaines pensent que c’est compatible, alors que d’autres, non. Donc, il n’y a pas de positionnement clair. Selon moi, c’est oui et non.

Il faut d’abord s’entendre sur la question de richesse. Si la richesse est la croissance économique comme on l’entend aujourd’hui, ce n’est pas possible, car cette croissance est basée sur l’exploitation des ressources d’une manière ou d’une autre.

Par exemple, on a toujours pensé que la numérisation allait nous sauver, alors que ça reste quelque chose qui consomme de l’énergie et des ressources. Mais faire une transition qui change le modèle économique ne veut pas non plus dire que ça ne créera plus de richesse. Ça veut plutôt dire de créer de la richesse différemment. On ne recherche plus une croissance économique permanente en développant toujours plus, mais à faire une richesse qui va répondre à nos besoins fondamentaux. On cherche à améliorer notre qualité de vie ainsi qu’une qualité de vie acceptable pour tou·te·s. Alors, à un moment, au travers de ça, on doit vivre un certain état de stabilité qui nous fait sortir de cette éternelle recherche de croissance et de création. Donc, oui, d’un côté on va continuer de s’enrichir, toutefois, pas sous la forme d’une croissance économique infinie, mais plutôt sous la forme de donner à chacun·e ce dont il·elle a besoin pour bien vivre.

Qu’est-ce que cela implique ?

On doit arrêter de parler au futur et faire la transition maintenant. On doit avoir une réflexion sur nos besoins fondamentaux, à savoir ce qu’ils sont, se demander de quoi l’on peut se passer sans amputer de manière agressive notre niveau de vie. Au final, il y a des gens qui devront baisser énormément leur mode de vie et de consommation, et au contraire, d’autres personnes qui pourront l’augmenter. Le but est d’atteindre un équilibre. Quand on parle de décroissance qui fait peur, ce n’est pas tout qui décroît. C’est la décroissance de ce qui est superflu, de ceux·celles qui en ont déjà trop, et c’est la croissance à un niveau de vie acceptable de ceux·celles qui n’en ont pas assez.

Comment la transition peut-elle se faire ?

Il ne faut pas manger l’éléphant d’un coup ; il faut y aller morceau par morceau, en commençant par ce qu’on fait déjà de bien, puis ce qu’on ne fait pas du tout, ainsi que la priorité de chaque élément. Parmi la liste des enjeux pour atteindre l’autonomie, il y a trois catégories de priorités.

  1. Les priorités élevées, mais déjà prises en charge par le milieu ;
  2. Les priorités un peu moindres et peu prises en charge par le milieu ;
  3. Les priorités les plus élevées et qui ne sont pas prises en charge.

Ce sont sur ces dernières qu’il faut agir aujourd’hui, toutefois, elles comportent plusieurs enjeux de mise en action.

— L’impact écologique de la production. C’est une évidence qu’on doit se rappeler encore et toujours. Même dans le cas d’un achat local, même si c’est très bien pour la région, il y a un impact écologique.

— La vulnérabilité liée à nos importations. Nous ne sommes pas en contrôle de tout ce que nous importons, nous ne faisons pas la production ni la transformation. Ainsi, du jour au lendemain, on peut perdre des importations selon les décisions du producteur. Plus on importe ce qu’on consomme, plus on est vulnérable au bon vouloir de ceux·celles qui le produisent.

— L’évolution des valeurs dominantes. Les chercheur·euse·s qui se sont penché·e·s sur la question disent que pour mener une transition à bon port et ne pas tomber dans l’effondrement, on ne doit pas s’accrocher à nos valeurs et nos principes. Par exemple, aujourd’hui, l’une de nos valeurs est la consommation, soit la liberté de chacun·e de pouvoir consommer comme il∙elle veut. En soi, ce n’est pas une valeur négative, tant et aussi longtemps qu’on peut y répondre. Mais le risque là-dedans est de rester accroché·e à ses valeurs même si la situation ne permet plus d’y répondre. C’est l’une des principales causes de l’effondrement. Alors, il faut remettre en cause ses valeurs et être apte à les changer en fonction de la situation.

— Les politiques contraignantes. Dans beaucoup de cas, on doit accompagner les gens. On doit donner les moyens aux gens de faire la transition comme il faut, et le faire pas à pas. Toutefois, la plupart du temps, ça ne suffit pas. Si l’on se réfère au point précédent, il est difficile de laisser aller nos valeurs, car on y est très attaché·e. Une transition veut dire d’aller un peu vers l’inconnu, ce qui, bien entendu, fait peur. Donc oui, y aller pas à pas est important, mais il faut aussi des politiques contraignantes, faites de manière intelligente et positive, qui vont forcer les gens à bouger. L’humain a une excellente capacité d’adaptation à la contrainte ; la pandémie nous l’a très bien prouvé. Bien sûr, on ne peut pas tomber dans la dictature écologique, mais une dose de contrainte est nécessaire.

— Le partage des pouvoirs. Aujourd’hui, le partage des pouvoirs est assez faible. Avec la manière dont notre démocratie est faite, les élu·e·s partagent une grosse partie du pouvoir, et même si il·elle·s essaient de plus en plus de consulter les citoyen·ne·s, ça ne reste que de la consultation. Si l’on veut que les gens acceptent les contraintes et modifient fortement leur mode de vie, sans leur donner la capacité de décision et les outils pour agir, ça risque de ne pas marcher.

— Les habitudes de consommation. C’est un point qu’on ne veut pas entendre, dont on ne parle pas beaucoup, mais il faut s’y mettre. On parle beaucoup de production, d’innovation technologique, mais ce sont des choses qui ne suffisent pas. Tant qu’on ne change pas nos habitudes de consommation, on s’inflige un énorme handicap. Aussi, on ne peut pas seulement dire aux autres de moins consommer, il faut agir soi-même. Il faut se demander comment on peut modifier notre consommation afin qu’elle soit compatible avec ce que notre environnement peut fournir. Par exemple, on devrait consommer selon les saisons, ce qui est local, et aussi selon ses besoins essentiels.

— La perte des outils de production. C’est un très gros enjeu qu’on a vécu durant les 40 dernières années. Par exemple, si l’on remonte avant la Première Guerre mondiale, localement, on avait les ressources nécessaires pour fournir la majorité de ce qu’on consommait. Mais petit à petit, avec la mondialisation, on a arrêté de produire certaines choses localement pour les importer. Donc, on a perdu nos capacités de production. Si l’on ne veut pas se limiter à consommer quelques fruits et légumes de base, on doit se redonner les moyens de produire à pleine capacité comme on savait le faire auparavant. Il n’y a pas si longtemps, on était apte à construire nos voitures et nos vêtements. Mais aujourd’hui, 99 % de ce qu’on achète provient de l’autre bout du monde.

Puisque tu enseignes au Département du développement des sociétés et territoires de l’UQAR, à quel endroit d’après toi se rencontrent la transition socioécologique et le développement du territoire ? Et comment un projet comme FabRégion Bas-Saint-Laurent peut-il être une solution pour un sain développement de notre région ?

C’est une très vaste question ! La façon dont je vois les choses, c’est que la transition socioécologique doit être un projet de territoire. Ça ne peut pas être un projet individuel comme on l’entend trop souvent. « Chacun·e fait sa part avec ses petites habitudes ! » Ce n’est pas assez. Également, ça ne doit pas être un projet gouvernemental. Si l’État nous impose la transition avec de grosses contraintes mur à mur, ça ne fonctionnera pas non plus. La transition doit être portée par une communauté qui se l’approprie, afin que son territoire soit durable et puisse la nourrir. La transition est également une question, car on doit se demander en communauté comment on veut s’améliorer et mieux se supporter collectivement. A-t-on vraiment envie de continuer vers une croissance économique dans laquelle on ne fait qu’exploiter nos ressources sans fin ? Est-ce qu’on veut se laisser mourir devant les nombreux risques d’effondrement, ou est-ce qu’on veut se prendre en main collectivement et faire une transition pour réinventer notre destin ? Selon moi, c’est vraiment un projet de territoire, car ça vient d’une réflexion commune et d’une volonté d’agir.

Qu’est-ce qui explique que nous n’avons pas tant de projets de territoire au Bas-Saint-Laurent ?

D’abord, par définition, un territoire regroupe plein d’acteur·trice·s avec des envies et des points de vue très différents. En plus, un territoire est par définition très complexe, car on parle à la fois de nos forêts, nos rivières, nos champs, nos industries, nos commerces, etc. Alors, évidemment, c’est difficile de mettre tous ces éléments en accord vers une même direction. Il y a beaucoup de gens, comme dans FabRégion, qui tentent de faire émerger une vision collective, mais ce n’est vraiment pas évident. Et aujourd’hui, particulièrement quand on parle à l’échelle régionale, il y a très peu d’acteur·trice·s qui ont la légitimité de pouvoir être la référence officielle vers la transition. Ici, dans le Bas-Saint-Laurent, il y a huit MRC et chacune a son approche, ses besoins, ses manières d’agir. Alors, pour commencer à faire un projet de territoire, il faut que ces huit MRC soient en accord, en plus d’être en accord avec le système économique, les acteur·trice·s du développement, de la société, etc. En bout de ligne, c’est compliqué. Pour en avoir déjà parlé avec des élu·e·s et des acteur·trice·s important·e·s, tout le monde en a envie, tout le monde veut une direction commune ! Mais y arriver sans que ça soit quelque chose d’un peu mou ou fade, et qui au final ne fait rêver personne, c’est très difficile.

À propos de Marie-Amélie Dubé

Voir aussi

Mitis Lab : Espace collaboratif au Château Landry

Texte | Marie-Amélie Dubé Le Mitis Lab est un OBNL ayant démarré ses activités à …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *