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Rappelle-moi ton nom

texte Michel Lagacé

J’ai toujours l’impression de perdre la mémoire chaque fois que je ne peux émettre le nom d’une personne que je connais, pourtant assez bien, en la rencontrant inopinément. C’est à cause de cette impression et en m’inspirant de l’article : « Ce texte est voué à disparaître de votre mémoire » (Magdaline Boutros, Le Devoir, 15 décembre 2018) et d’un dossier sur la mémoire dans ce même journal que j’ai commencé à écrire sur ce sujet en me servant de ce que j’y ai appris.

En vieillissant, nous sommes tous touchés par la perte de nos capacités cognitives, mais cela n’a rien à voir avec la terrible maladie d’Alzheimer qui efface tout. « Cette maladie a moins à voir avec la mémoire qu’avec la dégénérescence des neurones et des synapses » d’après le professeur Wayne Sossin de l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal (« Mémoire vive, mémoire morte » propos recueillis par Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 15 décembre 2018).

Toutes nos fonctions cognitives peuvent rester alertes si on les entraîne ou, à l’inverse, diminuer si l’on ne les entraîne pas. Mais cet entraînement a ses limites même si l’on peut nourrir, de façon naturelle, notre cerveau de plantes : Ginkgo Biloba, pomme grenade, extrait d’écorce de pin, etc. Mais comme le disait le poète, dramaturge et romancier français Alfred Jarry (1873-1907) : « L’oubli est la condition indispensable de la mémoire. » Ou à l’inverse comme l’écrit l’écrivain A.S. Byatt dans son roman Une femme qui siffle : « Il y a des choses que nous avons sues, vues et perdues, mais que nous, nous savons capables de retrouver. » Allons voir de plus près cette mémoire.

NOS SOUVENIRS CERNENT QUI NOUS SOMMES
Sans la mémoire, nous perdons notre identité autant que nos racines. La mémoire « sert aussi à adapter nos comportements à un environnement en mutation », c’est aussi pour ça qu’elle n’enregistre pas tous nos souvenirs de la même façon, et pas nécessairement sur le long terme, car comme le souligne le journaliste Laurent Laplante dans le quotidien Le Soleil du 7 ma 1995, une citation sur laquelle je suis tombé grâce à la « synchronicité » du moment dans une mémoire externe (mais cette fois un livre) dont les caractéristiques sont propres à des informations partagées, donc collectives : « La mémoire est une faculté qui choisit. »

C’est la mémoire profonde qui fait que nous avons une histoire, tandis que notre mémoire à court terme nous permet d’emmagasiner des données comme le nom ou le numéro de téléphone d’une personne le temps de l’utiliser, puis de l’oublier.

Aujourd’hui, pour la plupart, nous ne retenons plus les numéros de téléphone de nos ami.e.s ni leur adresse puisqu’ils.elles sont dans nos mémoires externes, c’est-à-dire dans les contacts de nos téléphones, tablettes et ordinateurs. Nous savons que nous pourrons les retrouver facilement. Mais devant une de nos connaissances dans un lieu réel, je reconnais bien la personne la plupart du temps (reconnaissance faciale), mais je suis incapable de me souvenir de son nom. « C’est Philippe ? Non ! Je me suis encore trompé. » Je ne suis évidemment pas le seul à avoir ce problème et c’est toujours un peu frustrant, car le robot ou l’application de l’intelligence artificielle (IA) propre à la reconnaissance faciale pourra dans peu de temps dire sans se tromper le nom de la personne devant lui.elle, si évidemment ces noms ont été associés à l’image faciale (programmés dans une des étapes de ce système de données qui ratisse large pour arriver à des algorithmes performants).

Mais pour le moment, lors de ces rencontres inopinées, dans mon cerveau se met automatiquement en branle un exercice de repérage. Je cherche en premier dans quelles circonstances je peux bien avoir connu cette personne. Jusque-là, ça va et tout ça se fait très rapidement et chimiquement via mes neurones, synapses, etc. qui interagissent. Comme je vois cette personne assez souvent (mais pas assez pour avoir retenu son nom pour le sortir automatiquement), je me demande intérieurement si mon cerveau a construit une association d’idées, un lien symbolique ou sonore me permettant de retrouver son nom ou seulement son prénom. Dans l’immédiateté de cette rencontre, mon cerveau travaille fort pour faire remonter le souvenir de cet enregistrement.

MÉMOIRES EXTERNES
Dans ces circonstances, Google me serait d’aucune aide, ma tablette ou mon téléphone (mémoire externe) peut-être, si cette personne est dans mes contacts ou encore si elle fait partie de mes ami.e.s Facebook. Ou encore, oui ! Google, parce que cette personne est associée par son travail à un organisme qui diffuse le nom de ses employé.e.s, dirigeant.e.s ou autres informations du même genre sur Internet.

Mais je suis avec cette personne dehors devant le Cinéma Princesse après la projection d’un film, il fait moins 12 degrés Celsius, je ne consulterai pas mon téléphone, ni ma tablette devant lui ou elle. Je lui redemanderai encore une fois son prénom, probablement pour la dixième fois. Que pensera-t-il ou-t-elle de moi qui n’est pas encore capable de retrouver son nom ?

Il ou elle oublie peut-être que dans cette panoplie de connaissances que j’ai, je ne peux évidemment pas expliquer à lui ou à elle que, justement, ma mémoire a tellement assimilé et mélangé de noms dans ce même groupe d’âge de mes connaissances qu’elle est incapable de faire revenir le nom ou prénom à ce moment précis.

Parce que justement la mémorisation du nom n’a pas été faite avec l’attention nécessaire et ne le sera pas encore en l’associant à la personne ce soir-là, car tout allait encore trop vite dans ce contexte : il y avait d’autres personnes et bien d’autres sollicitations dans la conversation du moment qui m’ont distrait dans ce processus d’enregistrement. Et cette personne, je ne la revois pas assez souvent pour qu’elle fasse partie des noms assimilés par ma mémoire, comme ceux d’ami.e.s plus proches (et encore…) que je rencontre plus souvent ou depuis longtemps. Pourtant, je fais un effort pour plusieurs de ces personnes que j’aime revoir.

CONSOLIDER OU ÉCRASER DE SA MÉMOIRE UN SOUVENIR DÉSAGRÉABLE
En lisant ce dossier sur la mémoire, j’apprenais aussi qu’il y a 20 ans, on découvrait qu’un « souvenir qui refait surface devient malléable et peut être altéré ». Même si la mémoire et les ordinateurs fonctionnent différemment et ont des objectifs différents, quand la mémoire va mettre à jour un souvenir, c’est par analogie, comme ouvrir un fichier sur l’ordinateur. Avant de le fermer, il se réenregistre. On peut soit consolider un souvenir ou au contraire, l’écraser par un autre pour diminuer la force émotive d’un souvenir. C’est ce dernier qui persiste.

J’apprends que le Dr Alain Brunet de l’Institut Douglas à Verdun a été appelé en France au lendemain des attentats du Bataclan à Paris afin d’aider à soigner les symptômes allant du stress post-traumatique (SSPT) aux crises de panique en passant par les cauchemars ou l’anxiété de plusieurs des personnes victimes de diverses façons dans ces attentats. Selon cet article, « Il y a dix ans les recherches de ce professeur du Département de psychiatrie de McGill, menées de concert avec l’Université de Harvard, sur la “reconsolidation de la mémoire” ont fait grand bruit dans les médias américains. » Elles révélaient la capacité d’un médicament (le Propanolol, un bêtabloquant non sélectif) qui, associé à une thérapie de quelques séances, pouvait inhiber la production des hormones de stress relâchées quand un souvenir traumatisant refait surface. « Absorbé 90 minutes avant que le patient passe en revue ses souvenirs difficiles, le Propanolol permet à celui-ci de “restocker” ce souvenir en le délivrant des sensations physiques adverses qu’il générait au départ. » Après ce drame à Paris, « cette thérapie restée dans l’ombre allait bousculer la vie de centaines d’individus ». Comme nous le constatons, le Dr Brunet n’était pas là pour soulager les corps, mais la mémoire de nombreuses victimes assiégées par les images et les bruits obsédants de la tuerie.

À ce jour, plusieurs psychologues au Québec, en France et au Chili ont reçu cette formation qui loge au carrefour de la psychologie, des neurosciences et de la pharmacologie. « Aux Pays-Bas, la même approche est déjà utilisée pour traiter les phobies. J’apprends aussi que « Le monde pharmaceutique n’est guère intéressé par une thérapie aussi courte et un médicament qui est libre de tout brevet depuis longtemps. » Pour eux, il n’y a donc pas d’argent à faire de ce côté-là ! Pourtant d’après cet article, les plus récentes recherches menées par l’équipe du Dr Brunet publiées dans l’American Journal of Psychiatry en 2018, ont reçu un certain aval des autorités médicales. Et le traitement s’est avéré efficace chez 70 % des patient.e.s qui l’ont reçu.

Apprendre est nécessaire pour faire des liens. « La mémoire est associative », insiste Isabelle Rondeau, professeure au Département de psychologie à l’UQAM et également chercheuse en neurosciences au CHUM. Et toujours selon elle, pour s’affermir, la mémoire a également besoin d’être consolidée.
Comme dans mon exemple du début, pour que le souvenir d’un nom demeure il faut qu’il soit souvent réactualisé, il n’est donc pas mauvais, et il ne faut surtout pas s’offusquer, que je le redemande à l’autre. Quand il sera bien enregistré, ma mémoire se fera un plaisir de le retransmettre rapidement dans un nouvel échange verbal.
Ce texte est, lui aussi, voué à disparaître de votre mémoire, et aussi de la mienne, car comme l’écrivait avec humour le journaliste, écrivain et humoriste français Alphonse Allais (1854-1905) : « J’ai une mémoire admirable, J’oublie tout. »

À propos Marie-Amélie Dubé

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