Pour une révolution tranquille du secteur agricole

Texte | Marie-Eve Boisvert
Photo | Getty Images / Dougal Waters 

La pandémie qui affecte actuellement l’humanité vient chambouler nos quotidiens et l’ensemble de nos structures socio-économiques globalisées, dont sont partie prenante les échanges commerciaux agroalimentaires, mettant à vue les dépendances et fragilités inhérentes au modèle néo-libéral. Dans ce contexte, l’idée d’une autonomie alimentaire s’insère de plus en plus dans le langage courant de nos politicien.ne.s., laquelle se fraie en parallèle un chemin enthousiaste dans l’esprit des Québécois.e.s. Or, dans la foulée, des voix se lèvent, celles d’agriculteurs, producteurs maraîchers et acteurs soucieux de l’avenir de notre système alimentaire. Ceux-ci précisent que bien que l’idée d’une certaine autonomie alimentaire soit un pas dans la bonne direction, celle-ci ne veut pas pour autant dire résilience alimentaire. D’où l’idée de mettre l’emphase sur un réel virage vers la « souveraineté alimentaire », laquelle se veut une agriculture à échelle humaine, permettant l’accès à des fruits, légumes et produits agricoles locaux et de saison.

Afin de mieux cerner dans ce contexte les réalités du milieu agricole du point de vue d’un Bas-Laurentien, j’ai pu m’entretenir avec l’horticulteur David Robert, pour qui le discours précédent est celui du gros bon sens. Ce natif d’Auclair – au Témiscouata, a débuté en 2013, avec sa partenaire de vie Nottaway Desjardins, le projet de La Jardinière, une petite entreprise régionale se spécialisant dans la production de micropousses, germinations et champignons forestiers. Bien que son initiative agricole se porte bien, il n’en est pas moins soucieux de l’avenir de notre système alimentaire québécois, pour lequel il m’a exprimé maints espoirs et craintes au cœur d’une discussion portée par l’urgence d’agir.

De la nuance primordiale entre autonomie et souveraineté alimentaire

Pour David, il est primordial de comprendre que « l’idée d’une autonomie alimentaire qui serait proposée sans apporter de changements aux règles qui régissent actuellement le milieu agricole, aurait plus à voir avec la pensée magique qu’avec un réel changement de paradigme. » Car l’idée d’une autonomie alimentaire – soit  dans les faits de faire en sorte que le Québec soit capable de produire sa propre nourriture – n’implique pas à l’heure actuelle de passer de notre modèle agro-industriel fait de monocultures et régit par les lois du marché, à un modèle de proximité, plutôt modulé par les besoins alimentaires de la population. Non, ce modèle n’implique pas forcément ce changement de cap que nécessite une alimentation à échelle humaine et environnementale. En revanche, c’est ce en quoi la souveraineté alimentaire, elle, aspire : « cette vision-là, qui consiste en l’implantation de plusieurs petites unités agricoles à travers tout le territoire, qui produisent de la variété et qui sont en mesure de se mettre en marché à l’intérieur d’un circuit court, est extrêmement intéressante, car celle-ci est synonyme d’un modèle plus résilient, qui lui est garant d’une meilleure autonomie alimentaire. » Sous ce modèle, il est également question de faire passer le pouvoir de production de la poigne oligarchique aux mains de toute une collectivité, laquelle serait mieux outillée pour s’autonomiser quant à l’accès à une alimentation plus saine, éthique et plaisante même, parce qu’on en vient parfois à l’oublier cette donnée-là.

Cette vision d’un certain retour à la terre est, pour le Bas-Laurentien, indissociable d’une nécessaire revitalisation du paysage rural : « En étant en mesure de donner accès à des terres de petite taille pour la relève, celle-ci serait en mesure de pratiquer une agriculture nourricière ici même dans le Témiscouata, et redynamiserait par le fait même nos villages ruraux qui sont littéralement en train d’être désertés. » Selon lui, il serait possible d’amorcer ce genre de projet d’établissement de petites entreprises agricoles de concert avec les écoles d’agriculture. « Sans compter que ces dernières collaborent avec divers centres de recherche qui désirent établir de nouvelles cultures à partir de semences indigènes – véritables éléments clés dans la réappropriation de nos savoir-faire agricoles – lesquelles seraient donc probablement très enthousiastes à ce que des jeunes soit en mesure d’expérimenter celles-ci au cœur de leur production », de renchérir David Robert.

Une transition qui requiert, certes, de l’huile à coude, mais d’autant plus de volonté politique

La souveraineté alimentaire porte certainement à faire rêver, tellement qu’elle peut sembler utopique à certains égards. Bien qu’elle soit loin de correspondre à une utopie, elle est toutefois très ardue à pratiquer dans les conditions actuelles, comme l’indique David : « Si le but c’est de faire une ferme autosuffisante qui permet de la marchandisation locale, c’est tough, vraiment tough, car dès que tu veux être dans les normes au Québec tu dois passer à travers une panoplie de processus bureaucratiques, dont les critères sont difficiles à remplir. Financièrement, c’est périlleux. Puis, il faut comprendre que l’essence même du métier le rend en soi difficile, peu importe le volume de la ferme. »  

Ainsi, pour permettre la mise en place d’une réelle stratégie de résilience alimentaire, soit la création d’une multitude d’unités agricoles étant en moyen d’offrir à une population locale une nourriture saine, mais également abordable, il est avant tout impératif de faciliter les conditions de production essentielles à cette approche. Une condition qui doit s’opérer par le biais de modifications législatives, alors que c’est l’encadrement même du secteur qui fait figure d’obstacle majeur aux petites fermes.

Leçon d’histoire : de l’agriculture séculaire au modèle agro-industriel représenté par l’UPA

Mais pourquoi le fossé entre les besoins du milieu agricole paysan et le cadre institutionnel le régissant est-il si creux? Pour parvenir à entrevoir cette disparité, encore faut-il comprendre qu’au fil des décennies passées, l’agriculture séculaire a tranquillement fait place à son industrialisation et à sa libéralisation, au nom, entre autres, de la sécurité alimentaire. « J’pense que le piège majeur qu’on a eu, c’est de se dire que la nourriture était bien comme un autre et que cela allait être sur l’échiquier mondial au niveau des transactions dans le contexte d’un système capitaliste. Or la nourriture n’aurait jamais dû être inclue là-dedans, alors que celle-ci fait office de bien essentiel. », confirme à voix haute David Robert, alors que se dessine l’implacable constat qu’au fil des ans le droit à l’alimentation s’est morbidement travesti en privilège économique.

De la nourriture, certes, il s’en est produit! Mais à quel prix? Chose certaine, le Québec est passé des 140 000 fermes paysannes éparpillées sur son territoire dans les années 50 aux 26 000 qui perdurent actuellement sous le paradigme agro-industriel. Dans ce contexte, « comment peut-on encore même comparer les prix de légumes produits localement à plus petite échelle avec ceux qui font partie de ce système-là? » se questionne David. Selon lui, il s’agit bien de deux poids deux mesures, alors que la taxe humaine associée à ces produits n’est pas comparable. Et donc, pour revenir à la question initiale, il faut savoir qu’aujourd’hui la pratique de l’agriculture est gérée selon une approche unilatérale, des suites d’une décision votée en 1972 en faveur d’une loi consacrant un unique représentant syndical pour l’ensemble du secteur agricole, soit l’Union des producteurs agricoles (UPA). Dans ce contexte, les petits fermiers n’ont aujourd’hui pas de levier au niveau légal pour faire représenter leurs intérêts fonctionnels et financiers, alors que leurs pratiques ne correspondent pas au modèle dominant que représente et défend l’UPA. David Robert, qui considère que plusieurs types de modèles agricoles peuvent être légitimes et cohabiter sur le territoire, trouve toutefois désolant de se retrouver entre les craques du plancher : « Moi, en tant que petite entreprise de micropousses et de champignons forestiers, je ne suis pas représenté par l’UPA, d’autant plus qu’elle représente en majeure partie un modèle dont je désire m’émanciper. Or, je dois continuer de payer ma cotisation au syndicat, pour la simple et bonne raison que celle-ci est éligible en fonction de la loi. » Grosso modo, l’organisation syndicale détient le monopole des conditions légales de production et de mise en marché, ce qui donne du fil à retordre à ceux.celles visant un modèle agricole alternatif.

Un amas de cailloux dans les bottes

Alors que cette faille représentationnelle représente un premier obstacle légal bien tangible à l’implantation et à la subsistance d’une ferme paysanne, David Robert met en évidence deux autres éléments d’adversité : la loi sur le zonage agricole ainsi que la gestion des quotas de production. Car bien que ces deux mécanismes aient leur raison d’être, respectivement la protection des sols arables et le contrôle de l’offre alimentaire pour la stabilisation des prix, il n’en reste pas que leur structuration ne répond pas aux besoins spécifiques des petites productions.

Selon l’agriculteur, les limites de morcellement des terres, imposées par l’interprétation restrictive de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAA), jumelées au prix croissant des terres agricoles, empêchent ou rendent très difficile le démarrage d’une ferme nourricière. Il renchérit : « On parle d’un terrain d’une dimension de 2,5 acres et même moins pour être en mesure de créer une fermette dynamique et résiliente comportant quelques cultures diversifiées. Or, ce genre de lot est pratiquement inaccessible pour des jeunes qui seraient motivés à non seulement pratiquer une agriculture équitable, mais également à s’établir dans une région éloignée, comme ici au Témiscouata. » En ce sens, il serait judicieux pour lui de reconsidérer cette façon de faire, ou même, revaloriser par exemple les lots intramunicipaux dévalorisés, en offrant ou en louant ces bouts de terre dans un objectif de rétablissement agricole.

Énième obstacle à une agriculture au diapason avec les besoins d’un petit agriculteur local qui veut être en mesure de nourrir non seulement sa communauté, mais aussi ses fins de mois : les quotas. Ceux-ci, existant pour certaines productions telles que la volaille, les œufs et le lait au Québec, sont intégrés aux plans conjoints des productions, lesquels peuvent être définis brièvement comme les cadres légaux permettant aux agriculteurs.trices l’organisation de la mise en marché d’un secteur donné. « La problématique avec les quotas, c’est qu’ils ne comprennent aucune considération pour un volume de ferme s’établissant à mi-chemin entre une très petite production et un modèle industriel, puis ça, c’est un manque de sensibilité incroyable. C’est du domaine de l’impossible d’essayer de correspondre aux règles du marché dans ce cadre, alors qu’il est carrément illégal de détourner les quotas et risible d’imaginer s’en procurer au niveau financier. » 

Un souhait pour la suite? De la bienveillance et de l’écoute. Que les acteurs politiques, qui représentent les premiers remparts pour des changements socio-économiques effectifs, entendent l’humain qui a les deux pieds dans le fumier avant les diktats de l’insipide système agroalimentaire. Car le temps est peut-être venu de cesser de considérer les diverses structures de nos sociétés en vase clos. Car alors que l’économie est foncièrement sociale, on semble, pourtant encore, en souscrire la donnée humaine.

Si on avait besoin d’une cinquième saison

« On a besoin d’une révolution tranquille en agriculture. Puis ça, ça implique de repartir de la base, autrement, on ne réglera rien. » Ces paroles de l’agriculteur bas-laurentien, elles sont la trame de fond qui rejoue sans cesse dans cette discussion nécessaire d’actualité. Pourtant, même si David est convaincu qu’il est nécessaire d’opérer un changement de mentalité radical, il me précise que la meilleure stratégie reste encore de ne pas attendre pour déjà, amorcer un mouvement graduel vers cette souveraineté alimentaire. Car au cœur même du système alimentaire déjà en place, il est possible d’instaurer des améliorations viables.

« Par exemple, avec notre entreprise La Jardinière, on travaille déjà en collaboration avec les IGA et Métro du KRTB, autrement dit la chaîne normale d’approvisionnement. Puis, il me semble tout à fait possible, à partir même des statistiques de ces entités de distribution là, de recueillir des données sur la quantité consommée annuellement de divers types d’aliments, afin d’être en mesure de synthétiser le prix qui est payé pour chacune de ces catégories. Ça, c’est le genre de stratégie qui nous permettrait de voir si on est en mesure d’être suffisamment compétitifs et motivés pour produire une culture pouvant répondre aux besoins des gens de la région, en établissant par exemple des précontrats avec les chaînes d’alimentation pour assurer une portion de la distribution. » L’inventivité semble être une notion porteuse pour l’instauration de la souveraineté alimentaire, alors que David apporte nombre d’idées. Entre autres, l’implantation d’entrepôts réfrigérés régionaux, pour une distribution annuelle de certains légumes, une méthode déjà exploitée par les pomiculteurs du Québec. Ou encore, la création d’un petit réseau collectif de distribution pour les agriculteurs du patelin, avec un projet d’achat d’un camion réfrigéré pour faciliter l’acheminement des produits, directement aux marchés d’alimentation standards. Ainsi, si la machine politique semble encore enlisée, les possibilités citoyennes et locales, elles, semblent pousser comme de la mauvaise herbe!

Sommes toute, pour être en mesure de se saisir d’une souveraineté alimentaire viable collectivement, il semble également impératif d’amorcer aujourd’hui un effort de reconsidération de nos habitudes alimentaires en tant que Québécois.e.s, afin que celles-ci s’accordent avec le profil climatique (?!) de notre territoire. « Il y a un gros, gros travail d’éducation populaire qui va devoir être fait. Car, c’est bien beau d’avoir des serres, mais il faut être stratégiques dans ce qu’on met dedans : si on chauffe des serres à 28 degrés, pour essayer d’avoir des fraises en plein hiver, on ne s’en va pas dans la bonne direction. »

Pour David, la colère d’aujourd’hui peut certainement être porteuse de meilleurs lendemains. Or, encore faut-il que l’on s’en saisisse ensemble : « L’après COVID, c’est maintenant que ça se passe, sinon on va le perdre notre momentum. Aujourd’hui, je lève ma main, mais pour qu’on assiste à un mouvement de fond il va falloir qu’il y en ait beaucoup de mains qui se lèvent. »

À propos Marie-Amélie Dubé

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