Pour mieux comprendre la « Politique du 1% »

Entrevue Avec Oriane Asselin Van Coppenolle

Texte | Marie-Amélie Dubé

La politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics, reconnue sous l’appellation « Politique du 1%», demeure assez complexe et nécessite une meilleure compréhension. Les débats enflammés des derniers mois concernant l’anneau géant d’acier, de l’architecte Claude Cormier, conçu chez Marmen à Trois-Rivières, et installé à la Place Ville-Marie de Montréal démontrent que la sensibilisation en lien avec l’art public demeure nécessaire.

L’été qui s’en vient fera migrer bien des gens vers les villes ou les campagnes d’ici ou d’outremer. Combien de gens se feront aller l’égoportrait devant une oeuvre d’art public, qui deviendra une trace de leurs vacances, puis un souvenir.

Nous saisissons donc l’occasion, dans ce numéro spécial sur l’art public, pour faire un peu de lumière autour de la « Politique du 1% » avec Oriane Asselin Van Coppenolle, conservatrice au Musée du Bas-Saint-Laurent et, de façon ponctuelle, à titre de spécialiste en arts visuels sur des comités de sélection en intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics pour l’Est du Québec, pour le ministère de la Culture et des Communications.

Durant ses études, la conservatrice a travaillé au Bureau d’art public de Montréal où elle y a fait aussi fait un stage. Sa maîtrise porte sur The Fourth Plinth, au Trafalgar Square de Londres, espace dédié à l’art public. Elle s’intéresse entre autres à la décolonisation de l’espace public. Ainsi, dès son arrivée en 2018 au Musée du Bas-Saint-Laurent, dont l’expertise en matière d’art public est reconnue grâce à son impressionnante collection d’art public, Publiqu’Art, il était tout naturel pour cette dernière de s’impliquer au sein des intervenant·e·s en participant au processus de sélection pour l’Est du Québec.

ÉTAPES DU PROCESSUS

Programme : Définir la nature et l’emplacement de l’oeuvre

Sélection : Choisir les artistes invité·e·s à soumettre une des oeuvres

Choix de l’oeuvre : Recommander l’acquisition de l’oeuvre retenue

En quoi consiste la « Politique du 1% » ?

Depuis 1961, le gouvernement du Québec a démontré son souci de donner un budget création aux artistes afin de démocratiser l’art en le rendant accessible dans les lieux publics. Le programme de financement s’adresse aux gouvernements, à ses ministères et organismes ainsi qu’aux personnes dont les projets de construction ou d’agrandissement sont subventionnés par l’État, partout au Québec. Un bâtiment ou un site ouvert au public est admissible à partir d’un coût de projet de 150 000$ et plus. Notre province se démarque par cette initiative que l’on observe très peu ailleurs en Amérique du Nord. On peut remarquer ce type d’oeuvres sur les sites des salles de spectacles, des musées, des milieux d’enseignement, des centres de santé et services sociaux, des haltes routières, des bibliothèques publiques, etc.

En 2019, on comptait plus de 4 000 oeuvres créées grâce à la « Politique du 1% » , dont plus de 300 seulement entre 2016 et 2019. En 2006, un pas de plus a été fait pour permettre d’encadrer la sauvegarde des oeuvres d’art public. Il s’agit du Fonds du patrimoine culturel québécois, créé afin d’offrir un pourcentage du coût des dépenses admissibles pour des interventions de restauration ou de délocalisation. Toutefois, entre 2016 et 2019, il n’y a que deux oeuvres qui ont été restaurées, sur 4 000. Des enjeux relatifs à l’inventaire des besoins demeurent. Ainsi, en trois ans, ce sont 792 oeuvres qui ont été analysées.

Lorsqu’on parle de budget, comment se calcule le 1%?

D’abord, les budgets ne s’octroient pas seulement pour de nouveaux bâtiments, mais également pour des agrandissements et des restaurations. C’est environ 1% des coûts de projet qui est alloué à la réalisation d’oeuvres d’art; montant qui inclut le comité ad hoc de sélection ainsi que la création de l’oeuvre finale. Le comité de sélection tient habituellement trois à quatre rencontres. La première sert à définir le programme, à définir les barèmes de création de l’oeuvre. La deuxième consiste à faire une présélection dans les dossiers des artistes, ensuite de quoi, selon le budget, on invite un, deux ou jusqu’à cinq artistes à présenter une maquette. La proposition doit être aboutie à ce stade et l’artiste doit avoir prévu les éventuels problèmes avec des architectes et ingénieur·e·s. C’est sous forme de maquette physique ou numérique qu’il∙elle présente sa proposition. Ensuite, il y a une sélection finale et l’artiste réalise son projet; donc le 1% du budget inclut toutes ces étapes.

Robert Roussil
Sans-titre, 1984
Emplacement Au Parc des Chutes
Photographie : Catherine Roy

Est-ce que les artistes doivent être préapprouvé·e·s pour pouvoir déposer leur candidature ?

Oui. Tous les artistes peuvent soumettre leur dossier à deux moments de l’année afin qu’il soit analysé par un premier comité. Ensuite, si le dossier est approuvé parce qu’il répond aux exigences, il rentrera dans la banque d’artistes qui peuvent être appelé·e·s à présenter un projet.

Peux-tu me décrire le fonctionnement des rencontres de sélection ?

Habituellement, la première rencontre sert à définir le programme, soit la commande aux artistes. Il y a un∙e représentant∙e du∙de la propriétaire, un∙e des usagers∙ères, le∙la spécialiste en art visuel, et tout dépendant du montant du projet, le comité peut être plus gros ou plus petit.

On voit également où sera située l’oeuvre, quels sont les mots clés donnés, quels sont les besoins du lieu et de son∙sa propriétaire, etc. On va aussi choisir s’il s’agit d’une oeuvre 2D ou 3D, car ce sont deux dossiers différents dans lesquels les artistes peuvent déposer leur candidature. Donc, si un artiste a déposé dans les deux dossiers, c’est en consultation qu’on va décider si l’oeuvre serait mieux en 2D ou en 3D, en fonction du lieu désigné.

Combien de temps peut prendre la sélection d’un projet ?

En fonction de la grosseur du projet, cela est d’un minimum d’un an. Pour vous donner un exemple, cela fait un peu plus d’un an que je suis dans ce processus, et je n’ai jamais encore vécu de fin de projet, d’oeuvre installée. Avec le temps de faire la maquette, le temps de création avec les ingénieur·e·s, c’est sûr que c’est long. D’autant plus qu’en ce moment, il y a une pénurie de matériaux. Je vois déjà plusieurs artistes qui ont le souci de travailler avec des matériaux locaux et des expert·e·s locaux·ales.

Y a-t-il un cadre qui oriente les artistes dans le choix des matériaux ?

Oui. Notamment afin de s’assurer que l’oeuvre et les techniques utilisées soient les plus pérennes et durables possibles. Toutefois, s’il s’agit d’une oeuvre intérieure, ce ne sont pas du tout les mêmes enjeux.

Quel est ton rôle en tant que spécialiste en art visuel durant ces étapes? Quand interviens-tu ?

J’amène d’autres angles de vue auxquels le∙la représentant∙e du∙de la propriétaire n’ont peut-être pas pensé, ainsi que davantage d’informations sur les artistes. Je peux expliquer des détails supplémentaires en regardant les images, et apporter mes connaissances. Je participe à toutes les étapes et mon droit de vote est exactement le même que celui du∙de la représentant∙e du∙de la propriétaire.

Sens-tu que tu as un impact sur le développement des projets ?

Bien sûr ! Par exemple, durant le choix des oeuvres et des artistes. Je suis soucieuse de la diversité et d’une parité entre hommes et femmes.

Trouves-tu que l’art public améliore notre qualité de vie ?

Oui ! Je trouve ça extrêmement important, et je vais toujours défendre la place de l’art dans cet espace public. J’aime lorsqu’il y a une diversité de pratiques, que ce soit une murale, une sculpture, le tricot graffiti, ou encore un projet éphémère. L’art public met du soleil dans nos déplacements et c’est le miroir d’une créativité qui nous amène à quitter notre quotidien parfois surchargé. Ce ne sont pas toutes les oeuvres qui nous touchent de la même façon. Certaines nous laissent plutôt froides, et d’autres nous transportent complètement. C’est la beauté de la diversité, car ces oeuvres-là peuvent toucher d’autres personnes plus que moi, et vice-versa.

Quelles sont les oeuvres qui t’ont happé dans la vie ?

J’aime ce qui est politique dans l’espace publique. J’adore les collages, ce qui est low tech, qui abordent des messages et des écritures. C’est une autre forme d’art public, mais c’est le genre de manifestation publique qui porte un message et ça me touche. J’aime aussi la grande araignée de Louise Bourgeois, à l’extérieur du Musée des Beaux-Arts du Canada, à Ottawa.

Pourquoi y a-t-il autant de grogne autour de l’intégration de l’art ?

À cause de l’argent public qui y est investi. Les gens sont fâchés qu’autant de fonds publics soient investis dans la culture. Une fois installée, on dirait qu’il faut que l’oeuvre leur plaise absolument. Par exemple, ce qui est sur toutes les lèvres aujourd’hui, c’est le grand anneau au centre-ville de Montréal. On entend dire : « Mais là, c’est juste un cercle ! », afin de diminuer l’oeuvre. Il faudrait qu’elle plaise absolument à tout le monde, ce qui est impossible, et c’est tout à fait normal. Je trouve qu’il y a beaucoup trop de commentaires gratuits et violents. L’argent public est investi dans bien des choses, et parfois, dans des choses qui ne nous plaisent pas. C’est aussi normal. L’anneau à Montréal me rappelle la Bean de Chicago. Oui, les oeuvres publiques peuvent inciter les gens à se déplacer et venir les visiter, leur faire prendre des photos devant, afin qu’elles soient « utiles », mais ce n’est pas le seul objectif. Il y a également une drôle de pensée qui voudrait que l’art résolve tous les maux de la société. En bout de ligne, c’est important d’innover et d’être créatif, afin de réfléchir différemment. L’art nous permet de nous exprimer, de sortir d’un carcan, d’aimer ou ne pas aimer, de rester ouvert, etc. On n’arrête pas de lire quand on tombe sur un seul roman qui ne nous plait pas !

Comment fait-on pour amener les gens à s’arrêter et à changer de regard sur l’art public?

La première chose à retenir, c’est que c’est normal de ne pas tout comprendre d’une oeuvre. Parfois, il y a des descriptifs qui peuvent agir comme clés d’interprétation, mais on doit aussi se rappeler que notre propre façon de voir l’oeuvre est une interprétation. Et elle est tout aussi valable. Je vois bien des gens qui bloquent juste au fait qu’ils·elles ne comprennent pas. Au lieu de ça, on peut s’intéresser aux détails, aux matériaux, aux contrastes, si l’oeuvre nous fait ressentir des choses par sa taille ou ses couleurs, etc. En prenant le temps de décortiquer l’oeuvre et de la regarder vraiment, ça peut prendre un tout autre sens.

Claude Millette
Générescence, 1998
Emplacement La MRC de Rivière-du-loup
Photographie : Catherine Roy

À propos de Marie-Amélie Dubé

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