Plaidoyer en faveur des fiducies d’utilités sociales

Texte | Éric Dubois
Illustration | Léa Delignies

Mon ami Michel Chartrand disait souvent que le capitalisme, c’est le marché des esclaves.

François Legault entretient une drôle de relation avec l’immigration ; lui qui n’a pas hésité à chauffer les enjeux identitaires pour constituer sa Coalition et rassurer la majorité vieillissante dans ses craintes de disparaître. Selon lui, une bonne personne immigrante est une travailleuse qui gagne plus de 56 000 dollars par année. En bas de cela, pour lui, chaque immigrant·e reçu·e ajoute au problème, celui d’empêcher de faire monter le salaire moyen au-delà de 25 $ ; son objectif qui semble résumer sa pensée sociale et économique. Pour cela, il a réduit considérablement le nombre de personnes reçues comme immigrantes par son gouvernement pour les trois années de son mandat. Et il souhaite miser sur une immigration économique, constituée de gens d’affaires et de travailleur·euse·s spécialisé·e·s. Tou·te·s des gens qui ne viendront surement pas s’installer dans les Hauteurs ou à Sainte-Françoise ; ça, c’est certain.

Actuellement, le gouvernement doit répondre de sa gestion chaotique des certificats de réfugié·e·s qui ont fait l’objet de surenchères et de rackets par les associations qui n’hésitaient pas à monnayer la misère pour quelques dollars, sous le regard des fonctionnaires… Bref, notre gouvernement, celui de la CAQ, qui cartonne dans les sondages pour un 2e mandat, a une vision bien discutable de cet important enjeu.

Il faut absolument sortir de cette vision mécanique de l’immigration, qui dès le départ, vient briser toute volonté d’accueil et d’intégration en dehors des sphères du capital, en l’occurrence ici, le travail. C’est comme si l’on donnait un statut de citoyen·ne de deuxième ordre à ces travailleur·euse·s temporaires, réduit·e·s au seul statut de main-d’oeuvre. Je trouve cela malsain et surtout contreproductif. Allons-nous dépendre d’une main-d’oeuvre précaire pour assurer que notre économie continue de rouler à plein régime ? On a déjà joué ce film en 2020, non ?

Comment allons-nous assurer que ces nouveaux·elles citoyen·ne·s se sentent bien ici, dans leur nouvelle communauté ? On sait que plus les liens se créent rapidement, plus la personne a de chances de rester. Comment favoriser l’installation de nouveaux·elles arrivant·e·s dans les régions périphériques ? Des organismes y travaillent déjà, mais ce n’est clairement pas suffisant. Et au-delà des enjeux du monde du travail, ce sont nos communautés rurales qui ont le plus besoin de nouveaux·elles occupant·e·s.

Je suis de très près le travail de la MRC des Basques et des organismes du milieu pour relancer l’agriculture et trouver des créneaux pour des produits issus de notre territoire. Cela est porteur dans le contexte de quête d’autonomie alimentaire et de lutte aux changements climatiques. Mais ces projets sont aussi d’excellents outils de décentralisation et d’empowerment. Sans rêver à une réforme agraire, le contexte est favorable à l’établissement d’une nouvelle génération d’agriculteur·trice·s, de paysan·ne·s et de producteur·trice·s agroalimentaires. La crise sanitaire nous a permis de constater à quel point cela était important pour notre qualité de vie.

L’idée de marier ces efforts avec l’accueil et l’intégration de personnes immigrantes issues de la ruralité ici, au Bas-Saint-Laurent, est selon moi la prochaine étape à explorer. Les besoins sont criants en agriculture (relève et ouvrier·ère·s) et en sylviculture. Ces emplois sont délaissés par les travailleur·euse·s d’ici parce que considérés trop astreignants. C’est vrai que ce sont des emplois qui demandent des efforts physiques et d’endurer des conditions d’environnement difficiles, mais ce sont aussi des métiers nobles qui permettent aux gens qui les occupent de gagner leur vie dignement. Le travail syndical est ici à souligner pour permettre la rétention des dernier·ère·s jardinier·ère·s de la forêt. Mais comme la moyenne avoisine les 60 ans, je crains que le métier disparaisse.

Pourtant, ces métiers semblent être appréciés par bon nombre de personnes issues de l’immigration qui habitent la région de Montréal. On en voit plusieurs prendre les bois pendant la belle saison, ou aller travailler les champs des maraîcher·ère·s. Je me dis que beaucoup de gens pourraient être intéressés à venir vivre ici. Les employeurs de la région tentent de recruter des travailleur·euse·s étranger·ère·s temporaires, mais tout le monde sait que ce n’est qu’une rustine en attendant mieux.

Mieux, ça veut dire de voir de nouveaux·elles citoyen·ne·s venir s’installer chez nous. On voit ça arriver ici, dans Les Basques, et aussi dans le Kamouraska. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut avoir de l’ambition, selon nos moyens, qui sont nombreux, quand on y pense bien. Il nous faut une vision territoriale. Nous avons beaucoup à offrir au monde.

Pour la propriété des terres agricoles et forestières, pour faciliter leur utilisation par des entreprises collectives, des coopératives ou des collectifs de travailleur·euse·s, et surtout pour les rendre disponibles à d’éventuel·le·s citoyen·ne·s qui voudraient venir s’établir ici, les MRC pourraient très bien miser sur des fiducies d’utilité sociale. Elles permettent d’assurer la continuité et d’empêcher toute spéculation sur le territoire et sur les capacités de production. Un règlement de premier droit de regard pourrait être voté pour obliger les propriétaires à offrir leur propriété à la MRC en premier.

Je vais prêcher pour ma paroisse, et ceci en toute considération de toutes vos paroisses respectives, mais Trois-Pistoles pourrait devenir un centre d’intégration pour ces nouveaux·elles arrivant·e·s. On a une université qui peut offrir des cours de langue française de très bonne qualités, renforcés par l’expertise collective des gens de la place. On pourrait récupérer les immeubles du noyau institutionnel et les adapter pour offrir des formations en continu gratuites et ouvertes à tout le monde. On en a besoin, selon les statistiques. De véritables lieux de rencontres interculturelles et de liens de solidarité entre citoyen·ne·s égaux·ales, libres et fier·ère·s d’occuper ce magnifique territoire ! Des lieux de culture et de création aussi. On va chauffer la Forge à Bérubé toute l’année !

Du français, de la littératie, des mathématiques, des notions agricoles et forestières. Des contes aussi, dirait Maurice. Je lance un chiffre, mais je crois bien qu’on pourrait comme ça accueillir 250 nouvelles personnes dans Les Basques chaque année. On pourrait créer ou consolider 25 emplois annuels pour aider tout ça à se faire, pour mettre en branle une petite révolution agroforestière.

Imaginez ensuite que toute la région emboite le pas.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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