« Pis, tes vacances ? »

Texte | Anissa Richard
Photo | Eric Dubé

« J’m’en souviens comme si c’était hier. Les deux pieds dans la boue jusqu’aux genoux, ça m’aurait pris tous les efforts du monde pour en sortir mes bottes si je m’y étais essayée… Mais c’était pas le temps… »

On me dit souvent que j’ai une belle imagination.

« …les guerriers tombaient comme des mouches tout autour de moi, d’une flèche dans le coeur ou d’un javelot dans le flanc, et à peine en avais-je relevé un qu’il me fallait en agripper un autre et m’occuper d’une autre blessure mortelle… »

On me lit, on m’écoute, on complimente ma créativité. Dans le texte, dans les mots, dans le trait dessiné.

« …Il faisait chaud et humide au fin fond du gouffre que le piétinement de centaines de bottes avait transformé en un cloaque de sang, de sueur et de boue… »

On applaudit parfois mes rêves nocturnes, on les dit sans bons sens. On me demande « quel genre de beurre de peanuts passé date » ou quelle espèce de champignon déshydraté je mange la nuit avant d’aller dormir.

« … Et quand je levais la tête vers le ciel, dans l’espoir de respirer un peu d’air frais, je me heurtais à la vision funeste de l’armée adverse qui nous surplombait d’un bout à l’autre du terrain depuis le haut du gouffre… »

Pourtant…

« … On faisait de notre mieux pour gravir la côte, un pas à la fois ; voire une main à la fois, quand les semelles de nos bottes glissaient trop et que l’on devait se rattraper autrement… »

Pourtant, je vous le jure…

« … mais le mur de lances et d’épées ennemies qui se dressait su’l’bord nous accueillait d’estocs mortels… tant et si bien que nous n’avancions jamais… »

… Quand je conte quelques-unes de mes histoires les plus folles, celles qui me font dresser le poil des bras rien qu’à y repenser… bien souvent, je n’invente rien. Je peux même ajouter, d’une voix ridiculement éraillée, en affectant un air grave et songeur et fumant une pipe imaginaire, que « j’y étais ».

« … d’ailleurs, ce jour-là, je suis moi-même morte une ou deux fois. »

Ça, par exemple, c’était en août 2013, à Saint-Mathieu-du-Parc, en Mauricie. Une semaine complète à jouer à la guerre ; quand c’est pas une raison pour s’faire mal, c’en est une de se faire du fun. Et criss qu’on s’en fait, du fun.

Parce que ces récits épiques… ce sont mes souvenirs de vacances d’été. Les mêmes que l’on se raconte à la rentrée de septembre devant la machine à café. Pas n’importe quelles vacances, bien sûr. Celles qui t’invitent à prendre un VRAI break, pas juste de ton travail, mais d’une part de ton identité, de tes repères, de ton sérieux, de ta montre, et même de ton nom. Pour vivre autre chose. Le genre de vacances où tu ne peux jamais vraiment aller tout seul·e, parce que viendra forcément un moment où ton·ta p’tit·e enfant intérieur·e va te tirer par la manche en sautillant, fou·folle comme d’la marde, peu importe les efforts que ton adulte aura déployés au fil des années pour le faire taire.

Et je pourrais encore t’en conter…

« Des soirées entières à jouer et chanter en gang des refrains grivois sur le deck d’une “honnête” famille de marchands des mers. Le battement grave et lourd d’un tambour tonnant au même rythme que les coeurs de plusieurs centaines de combattants, armés et parés, alignés face à face sur le front, attendant l’ordre de charge.

La signature d’une déclaration de guerre, d’un schisme, ou de la création d’un tout nouveau Royaume ; rien d’épique dans la forme, mais des instants qui nous marquent comme autant de souvenirs forts, car dans l’histoire géopolitique de ce monde alternatif, on sait ce qu’ils représentent.

Se laisser galvaniser par le discours inspirant de son Roi juste avant le début des combats, l’écouter en silence, hurler à sa suite un cri de guerre, repris par plusieurs centaines de voix enfiévrées. Flâner sur le sentier, entendre un conteur tzigane commencer une toute nouvelle histoire au milieu d’un campement; s’arrêter, s’approcher, écouter…

…danser, danser jusqu’à l’étourdissement, improviser un semblant de gigue au milieu d’une foule bigarrée de soldats en permission, d’elfes, de nains, de succubes, de Vikings, d’hommes d’Église… tout en répétant en choeur un refrain pirate. »

…et tous ces moments-là (ou presque), un verre à la main.

Marcher au milieu de grandes cabanes, de caravanes colorées, et de campements plus modestes, au coeur de toute une ville hétéroclite bâtie au fil des années par l’imagination et la volonté de centaines de joueur·euse·s. S’arrêter, demander naïvement l’heure qu’il est, se faire forcément répondre « il est midi-éval » peu importe le moment de la journée, parce que là-bas, on pose pas cette question… dont on ignore de toute façon la réponse.

Parce qu’on s’en fout. Parce que c’est pas important.

« Hey ! J’t’ai-tu conté la fois où je me suis battue aux côtés d’un ange ? Faut j’te raconte ça. »

À propos Marie-Amélie Dubé

Voir aussi

Un pas à la fois, ta montagne tu graviras

Texte | Christiane PlamondonPhotos | Défi Everest Pour ma part, ma montagne s’appelle l’Everest, le …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *