Petite histoire de cheveux bouclés dans un jardin sans clôtures

Texte | Tiffanie Devarennes
Illustration | Léa Delignies

Voici l’histoire d’un jeune couple qui traversa l’Atlantique, un jour de Noël 2012. Atterrissage à Montréal, le souffle d’une tempête record dans les tuques ; sept ans se sont passés.

Sept ans d’enfants, mort·e·s et vivant·e·s, d’histoires de deuil et de naissance, traversés par le corps et par le coeur. Sept ans et un élan de vie qui les menèrent jusqu’à ce petit village du Bas-Saint-Laurent. De la manifestation, il y en a eu, comme un pouvoir immense où les mots se seraient incarnés dans une réalité bien ancrée, où ce possible prenait alors toute sa place.

Et puis, cet espace où enfin en ouvrant leurs fenêtres, il·elle·s se lèveraient au son des oiseaux et à la vue des arbres. Tout cela les changeant de cette vie urbaine où le réveil ne se faisait point bercer de la douceur d’une brume d’entre Terre et Mer, mais bousculé par le son de la circulation faisant trembler le bâtiment et agiter les Capitaine Crounche dans le creux du bol des enfants, dont la fenêtre au-devant d’eux·elles prenant vue sur un mur de briques.

Mais au-delà des paysages dont la beauté paradisiaque ne pouvait laisser personne de marbre, il y eut aussi des rencontres. Parfois réconfortantes, parfois déconcertantes.

Déconcertantes de la réalité de la couleur de peau qui ne cessait d’être remise dans leurs faces.

C’est qu’il·elle·s avaient grandi dans le nord-est de la France ; lui d’origine haïtienne-catalane, et elle francomalgache. Il·Elle·s avaient effectivement la couleur de peau de leurs pays d’origine, mais les températures du nord dans le corps. Et trois enfants aux cheveux bouclés…

… des cheveux bouclés dans lesquels les gens allaient sans cesse passer leurs mains de façon impromptue, ne sollicitant aucun consentement et n’y allant d’aucune main morte, comme s’il·elle·s se saisissaient d’une balle antistress, prenant un plaisir non retourné lorsqu’il s’agit de se faire tripoter la tête comme on caresse un animal.

Et lorsqu’il s’agissait de ces deux adultes coloré·e·s, hormis leur pigment gingembré, la fameuse réponse « D’un petit village du Bas-Saint-Laurent » à la question « Vous venez d’où ? » n’était pas assez exotique aux yeux des interrogateur·trice·s dépité·e·s et persistant·e·s d’un « Mais vous avez des origines, non ? » Avec ce geste de la main évoquant la couleur d’une peau différente, n’avaient-il·elle·s pas des choses à compter d’eux·elles, simplement eux·elles, humain·e·s originaires d’un Monde que tou·te·s ont en commun ?

Car il semblait, qu’au-delà de cet excitant exotisme, des questions concrètes ne se présentaient pas réellement, ne leur permettant pas vraiment de passer de ce jardin sans clôtures à l’intérieur de cette maison cadenassée.

Mais, il leur faudrait, comme des pionnier·ère·s, pousser la porte vers l’autre. Apporter ce qu’il·elle·s savent de leur propre culture, rassemblé·e·s autour de grandes tablées, ouvrir leur propre porte décadenassée. Puis, il resterait à « désintimider » l’autre qui n’était pas habitué·e à venir sans déranger.

Ensuite, une pandémie s’ajouta à la charge de développement du lien social d’une ampleur déjà suffisante ; une pandémie et la Naissance d’un bébé arc-en-ciel enfanté librement au creux de cette petite maison bleue d’un village du Bas-Saint-Laurent. Tout cela mit en relief l’éloignement de cette famille d’un autre pays ; un éloignement de 5502 km, de l’aéroport de Paris à Montréal, plus 500 km jusqu’à ce petit village du Bas-Saint-Laurent, soit 500 km d’une logistique supplémentaire pour la famille voyageant d’un autre bout de cette planète Terre. Mais quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’un soir d’automne, deux ans et demi plus tard, un papi et une tante débarquèrent de leur petit village de France pour des retrouvailles plus que réconfortantes dans un petit village du Québec. Un petit village du Québec qui soudain prit un peu le goût de ce petit village de France, de racines ressourçantes entre les petits mets rapportés dans les valises et ayant le goût de l’enfance et de la nostalgie. Entre les souvenirs existants et ceux à créer, une hyper intensité de moments courts, mais véritables.

Et puis, au-delà d’enjeux, il n’y avait parfois que le jeu ; le jeu de la vie, de ses expériences et ses apprentissages permettant de marcher ses pas, de se rapprocher de Soi à travers les vécus. Et comme dans tout jeu, il y avait aussi ses passages d’aisance tels des doubles 6 sur le lancement de dés permettant de jouer deux tous d’affilée. Ces doubles 6 qu’étaient les voisines apportant des sacs de vêtements à donner, des plats en postnatal pour supporter, et bien d’autres merveilles encore, mais surtout des rires, des échanges profonds, sincères et de l’ouverture.

Alors, quand on leur demandera à nouveau, l’hiver prochain, si au Maroc les traîneaux glissent sur le sable, en déduisant d’eux·elles de fabuleuses origines qui ne sont pourtant pas les leurs, il·elle·s souriront. Il·Elle·s souriront parce qu’il·elle·s sauront que ce ne sont que des maladresses, et qu’il vaut mieux parfois en rire pour désamorcer.

Et quand on dira à leur enfant qu’il·elle a froid par -40 parce que ses parents viennent d’un pays chaud, ayant grandi dans le nord-est de la France, il·elle·s riront encore plus profond, car il·elle·s sauront leur véritable histoire de vie et qu’au fond, c’est drôle ce qui peut être déduit d’une personne par sa simple apparence.

Au fond, il·elle·s auront appris la tolérance et le nonjugement de leur propre expérience à travers le regard de l’autre. Il·Elle·s auront appris à aimer l’autre comme il·elle est. Il·Elle·s auront appris l’Amour de l’autre. Et ce qui importait dans leur vie était d’en revenir encore et toujours à l’Amour.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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