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Nunavik : Histoires de Toundra – Choisir le Nord

texte et illustrations Marie-Chloé Duval

 

Je comprends tranquillement pourquoi certains choisissent la vie dans le Nord.
C’est plus posé.
C’est plus simple.
C’est plus vrai.
C’est aussi bien plus complexe, bien plus difficile, bien plus froid et bien plus triste.
Mes repères et habitudes de Blanche sont bien différents et parfois, souvent, il me faut me rappeler que nous sommes les visiteurs.
En fait, il n’est pas question de savoir ce qui est bien ou mieux.
Cette compréhension me semble totalement singulière.
Les questions dépassent ces différences.
Elles sont plus grandes que moi. Tout ici me semble plus grand que moi.
La notion du temps aussi est plus grande que nous. Ici, surtout.
Elle me dépasse. Je la possède sans lui toucher.
En fait, je l’ai perdue.
La relation au temps, devrais-je dire.
C’est cette relation au temps qui m’appelle et qui me permet de comprendre pourquoi, plus souvent qu’autrement, je me dis que vivre ici, ça ne serait pas du tout une punition, que vivre ici, ça serait même bien.

 

 

Pour ces raisons, je comprends pourquoi un jour on en vient à choisir de s’installer ici, de s’exiler. C’est parce que c’est plus grand que nous. Parce que ça fait du bien de se sentir dépassé par l’horizon au lieu d’être étouffé par son absence. Rien n’est pressé, rien n’est pressant. Les douches sont espacées, les vêtements réellement utilisés, et les enfants moins couvés. Je parle ici de tout ça d’un point de vue romantique. Je parle en connaissant et déplorant aussi le problème qu’il y a avec le fait qu’un flo porte le même gilet chaque, je dis bien chaque jour de l’année et que les jeunes de 8 ans roulent à vélo à 23 h 39 un soir de semaine. Il y a aussi la réalité des engagements qui engendre beaucoup de remises en question et d’incompréhension dans ma tête. Arriver une, deux heures plus tard ou ne jamais arriver au travail. Puis partir en plein milieu de la journée pour se promener, ici, ça, c’est un peu la norme. Ce n’est pas tellement grave.

Réagir à cette réalité avec une certaine amertume serait la réaction facile. Moi qui ne connais que la rigueur et la structure du travail du sud, j’arrive difficilement à saisir ces comportements. Pourtant, si je fais l’éloge de la vie libre, de la relation au temps flexible et de l’absence de stress, je ne peux pas exiger de cette réalité qu’elle existe uniquement dans la sphère du plaisir. C’est plus profond, c’est plus ancré que cela, c’est partout. Alors, pour vivre dans ce monde qui me déconnecte de la vie, de ma vie, comme jamais, je dois savoir accepter que la liberté, elle, ne choisit pas ses combats et que d’assaut elle prend tout au passage, y compris la présence au travail les jours où les caribous sont présent. Je comprends tout ça et puis alors je comprends l’envie d’exil. Je l’ai compris, très sérieusement. Tantôt. Tantôt, c’était quand je courais dans la Toundra, avec le soleil qui avait enfin décidé de sortir, le 26 juin. Je rentrais d’une journée à l’école pleine d’embûches, de défis, de reality checks, mais étrangement sans grand stress. À ce moment, je goûtais la liberté. C’était ce vent froid qui me faisait couler les larmes, cet horizon qui ouvre sur la fin du monde, et ce soleil qui ne se couche pas. Alors, j’avais un sincère sentiment de toucher quelque chose. Non, pas le sens de la vie, car la vie elle prend des sens bien différents selon son humeur, et c’est correct, c’est génial même. Je touchais quelque chose, je comprenais que rien ne sert de courir, du moins pas toujours. À ce moment précis, courir à grandes enjambées dans ma belle Toundra encore enneigée était tellement de mise, tellement bon, mais à ce moment seulement, parce que pour le reste, la marche suffisait, la marche menait à bon port. Parce qu’au final, dans cette vie qui m’a déconnectée du monde, je comprends que courir partout, toujours, trop, trop vite, bien ce n’est qu’une perte de temps.

À propos Marie-Amélie Dubé

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