L’Île aux Lièvres : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. »

Texte et photos | Marc André, amoureux de l’insularité

Souvent, de Rivière-du-Loup, le·la promeneur·euse ne voit pas forcément l’île, longue, étroite, de faible altitude ; elle se fond dans l’horizon brumeux de la Côte-Nord. Mais elle est bien là ! Quasiment à mi-chemin des deux rives de l’estuaire du Saint-Laurent, elle forme une ligne rocheuse de treize mille mètres, semblable à un long vaisseau pointant vers l’amont. Discrète, elle n’a pas l’éclat de ses consoeurs du Kamouraska qui accrochent plus facilement le regard. Mais en suivant l’adage « l’habit ne fait pas le moine », nous nous décidâmes à débarquer en famille sur l’île mystérieuse.

Durant la traversée, le matelot-guide de Duvetnor nous explique les principaux attraits insulaires. Passionné par le monde marin, je lui demande s’il a déjà observé des cachalots, car j’ai aperçu sur une carte qu’une fosse sous-marine, lieu de chasse de ces remarquables apnéistes, est à l’accore de l’île aux Lièvres.

Il me répond par la négative, mais me concède une prédiction : « Vous allez les entendre ! » Je n’en dirai pas plus… Je remercie notre naturaliste, et nous débarquons sur le caillou. Il ressemble en effet à la Nouvelle-Calédonie, toutes proportions gardées… Quelques édifices épars, plus ou moins masqués par le boisé qui surplombe quelques anses, ces dernières tendent leurs bras vers deux îlots… Nous sommes bel et bien en présence d’un archipel ! Je pense alors aux Stoechades de ma Provence natale, aux îles Loyauté de ma jeunesse Pacifique.

Désormais, c’est l’ambiance insulaire du Saint-Laurent qui me prend aux tripes ! Nous prenons notre premier chemin de traverse ; un sous-bois aux odeurs enivrantes nous conduit sur le contrefort bruyant d’oiseaux.

Sur la crête, la végétation change rapidement, la forêt courbe le dos aux agressions permanentes du vent, souvent glacial. Des parterres de lichens à caribou prennent de vitesse la croissance des arbustes à petits fruits. La fameuse symbiose d’algues et de champignons forme des masses protubérantes, à l’instar de ces nuages d’été qui grimpent haut dans le ciel en une colonne tourmentée.

Embarcadère et Île du Pot

J’y plonge mon avant-bras jusqu’à ce que l’humidité spongieuse glace mes phalanges et que la montre de plongée disparaisse.

Retour à la surface, des dizaines de volatiles virevoltent et semblent nous inviter à les suivre, ce que nous faisons. Descente rapide, nous effrayons une compagnie de gélinottes huppées, pour sûr, nous sommes les premiers !

Une plage sans fin au sable fin nous accueille, la marée basse fait naître des flaques supralittorales où viennent se nourrir des nuées d’oiseaux de toutes tailles, mais ils ont tous en commun un long bec, redoutable aspirateur de crustacés et de nématodes.

Au loin, une masse grise, presque noire, forme un croissant de lune ; c’est un grand phoque sur une roche affleurant la mer. Nous longeons son littoral vers le nord-est.

La conjonction des vents et des courants dominants favorise l’échouage de centaines de troncs, arrachés en amont par l’érosion et l’activité humaine.

Ces billots roulés sur des dizaines de miles arrivent tout blanc nacré, squelettes noueux sans membres qui s’accumulent telles des momies à la lisière d’églantiers en fleurs.

Au fur et mesure de cette marche funèbre, je comprends que mes pieds foulent un sol en formation, je m’explique :

Sous l’action du vent, du froid, du chaud, de la pluie, de la glace, des lichens, des vers, des insectes, les troncs deviennent branches, les branches deviennent brindilles, les brindilles deviennent sciure, la sciure devient sable organique, qui conjugué au sable minéral apporté par les vents, se transforme en un ciment vivant. Les racines et stolons consolident alors l’édifice ; un sol sous nos yeux progresse vers la mer.

La mer ! Je la regarde comme un capitaine scrutant l’horizon, attentif à la moindre écume qui trahirait la présence d’un écueil. Sauf que notre navire est immobile. Ce que je voudrais cueillir, c’est le souffle de la baleine.

Station d’ormes

En attendant, c’est l’heure de l’apéro. On se tire une bûche, et nous admirons les silhouettes verdoyantes du massif de Charlevoix. La fatigue me gagne, je ferme les yeux. Soudain, un vrombissement que j’attribue à un moteur de motocyclette couplé à la tuyère de Saturne 5 me fait sortir de ma torpeur. D’un bond, je me lève, balaie d’un regard le rivage proche. Rien ! La parole du guide retraverse mes oreilles : « Vous allez les entendre ! »

Oui ! Une baleine ! Chut ! Elle va ressortir ! En effet, le rorqual (on ne voit pas sa caudale lors de son immersion) sonde dans le même temps que son souffle nous parvient ; le son beaucoup plus lent que l’image rythme ce concert asynchrone.

Nous le suivons de nos oreilles pendant quelques minutes durant lesquelles nous sommes à la place du premier habitant de cette terre-mer où la vie et la survie dépendaient de la mobilisation de tout son être.

Bienvenue à l’île aux Lièvres !

À propos de Marie-Amélie Dubé

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