L’histoire de Sylvie et Charlotte

Texte | Marie-Amélie Dubé
Photos | Catherine Roy

L’histoire de Sylvie et de Charlotte Saint Arneault est singulière.

Mais chaque famille a son histoire, n’est-ce pas ?

Sylvie a été adoptée par des parents québécois. Toute sa vie, elle savait qu’un jour elle allait adopter un·e enfant.

Toute jeune, elle disait qu’elle allait se marier avec un Chinois.

La première femme célibataire au Bas-Saint-Laurent à avoir adopté une fille en Chine, c’est Sylvie.

Elle a ouvert la voie et tracé un chemin emprunté par plusieurs autres femmes par la suite. Elles sont devenues des amies, voire les membres d’une famille.

Sylvie, c’est une pasionnée d’adoption.

Alors qu’elle devait adopter une enfant de sept mois, dont elle avait reçu une photo qu’elle affectionnait grandement dans l’attente de son départ en Chine, c’est un bébé de moins de deux mois qu’on lui a confié. Ce n’est qu’une fois rendue au Québec, lors d’une évaluation médicale, qu’elle a réalisé que Charlotte était « entrée par la porte d’en arrière et ressortie par la porte d’en avant ». C’est l’expression que Sylvie emprunte pour mettre en image le fait que sa fille n’est pas restée longtemps à l’orphelinat.

Dans la vie, Charlotte, c’est mon amie. Maintenant, Sylvie l’est devenue aussi. Leur histoire est inspirante et mérite d’être partagée.

Comment as-tu appris que tu étais adoptée?

Charlotte : Ç’a toujours été une réalité pour moi. Ma mère m’a introduite à ça quand j’étais vraiment jeune. En fait, dès le début, elle me racontait des histoires et m’expliquait bien le concept d’être adoptée, qu’elle était ma mère, mais non ma mère biologique. Donc, ça n’a jamais été une anormalité pour moi. Elle n’a jamais voulu me le cacher.

Tu dis que tu as hérité du caractère fort de ta mère. Penses-tu que ça prend un tel caractère pour créer une famille comme elle l’a fait?

Charlotte : Oui, ça prend définitivement du guts. Je ne crois pas que tout le monde en serait capable.

Qu’est-ce que ta mère faisait pour s’assurer que tu te sentes bien intégrée et pas différente des autres?

Charlotte : Au primaire, elle faisait des présentations devant les classes pour en parler. Aujourd’hui, je comprends à quel point c’était important qu’elle le fasse pour que les autres enfants comprennent ma différence.

Et Sylvie, est-ce que c’est quelque chose que tu préparais dès le départ, afin de faciliter l’intégration de ta fille?

Sylvie : Ça m’est venu naturellement. J’ai une amie enseignante en maternelle, ma belle France Plourde; je suis allée présenter Charlotte aux autres enfants. Je leur ai parlé de la Chine, je leur ai montré à manger avec des baguettes. Pour moi, c’était comme l’expression d’une nouvelle passion reliée à ma fille. Plus tard, durant ses années au primaire, j’avais simplement envie d’un échange avec les enfants qui côtoyaient Charlotte et de répondre à leurs questions sur l’adoption et sur la Chine. Ça me permettait de me rapprocher d’elle tout en diminuant l’écart de la différence avec les autres enfants.

En tant que femme célibataire, comment s’est passé le choix du pays où adopter?

Sylvie : Il n’y avait pas tant de pays ouverts aux célibataires à l’époque. Haïti, le Vietnam, la Colombie et la Chine l’étaient. J’ai toujours eu une fascination pour la Chine, et les conditions étaient facilitantes pour moi. Alors, je suis allée vers ce pays.

Est-ce que c’est important pour toi que ta fille ait autant de contact avec la culture québécoise que chinoise?

Sylvie : On a surtout eu beaucoup de contacts avec d’autres familles adoptantes. Ça normalisait notre famille ! En voyage, on essaie toujours de visiter les quartiers chinois, de voir et comprendre les réalités de la minorité dont elle fait partie.

Charlotte : C’est important pour moi de voir ça, de savoir d’où je viens, mais en même temps, la culture chinoise n’est pas quelque chose qui m’habite. Je ne me sens pas Chinoise, je suis Québécoise. Je ne sens pas que je « dois être Chinoise ». Quand j’ai fait mon voyage de quatre mois en Chine, honnêtement, ça n’a pas été mon voyage préféré. J’ai trouvé que c’était un peu froid comme contact. J’aurais aimé parler mandarin avec les gens, mais c’est très dur à apprendre. Malgré tout, ça reste une très belle expérience.

Quand tu as appris que tu avais été adoptée à 2 mois à peine au lieu de 7 mois, qu’en as-tu pensé?

Charlotte : Je me suis trouvée chanceuse de pouvoir sortir de l’orphelinat aussi vite, car on sait que ce n’est pas un endroit idéal pour les bébés. Il ne me reste pas de souvenirs contrairement aux enfants qui sont adopté·e·s à un âge plus avancé. Étant enfant, j’avais une peur terrible de l’abandon, mais je crois que c’est quelque chose de naturel chez l’enfant adopté·e.

Sylvie, tu as été adoptée, donc tu as vécu ce que ta fille vit. J’imagine que tu t’es revue en Charlotte.

Sylvie : Absolument. Le sentiment d’abandon est difficile à identifier quand on est jeune, mais on s’en rend compte dans nos relations. Un·e ami·e qui s’éloigne, un·e amoureux·euse qui nous laisse et ça devient catastrophique. J’ai 58 ans et je le vis encore aujourd’hui. Il y a quelque chose là-dedans à apprivoiser en tant qu’enfant adopté·e, durant toute sa vie.

Charlotte : Il y en a beaucoup qui ont à pardonner leurs parents biologiques de les avoir abandonné·e·s, mais moi, je n’ai pas eu à faire ce deuil-là, sûrement parce que j’étais trop jeune. Je n’ai aucune tristesse ni haine envers eux. Ça ne m’intéresse pas du tout de les retrouver. Mais quand même, dans mes relations, je vois que j’ai cette peur de l’abandon.

Penses-tu que tu aurais aimé avoir un père ou une autre figure parentale en plus de ta mère?

Charlotte : Je pense qu’on ne peut pas s’ennuyer de ce qu’on n’a pas. J’ai eu mes modèles masculins ailleurs. Le meilleur ami de ma mère, Carl, je l’appelle « mon oncle ». Il m’a montré à faire du vélo, du cheval ; c’est lui, ma figure parentale.

Sylvie : C’est sûr qu’en tant que parent célibataire, la charge mentale est importante. Tu ne te demandes pas qui a la charge mentale ; c’est juste toi tout le temps ! La meilleure manière de gérer ça, c’est d’avoir un bon réseau ; des ami∙e∙s qui te comprennent et qui te soutiennent. Et j’ai eu un excellent réseau. Comme Charlotte le dit, mes ami∙e∙s sont maintenant notre famille.

Charlotte, as-tu déjà voulu oublier ou ignorer le fait que tu étais adoptée? De faire comme si ça n’existait plus?

Charlotte : Adoptée, non. Mais chinoise, oui, surtout vers 18-19 ans, quand je ne savais pas trop où je m’en allais dans la vie. Je me demandais comment serait ma vie, si j’étais caucasienne, sans aucune différence. Dans ce temps-là, je me sentais comme au milieu de l’océan. Malgré ça, après mon voyage en Chine, j’ai compris que j’étais vraiment québécoise et j’ai compris qui j’étais. Je me fais souvent dire des petits commentaires du genre « Ah, tu parles bien français ! » ou « Tu n’as vraiment pas l’accent de ton pays ! ». Je suis chanceuse de n’avoir jamais été intimidée.

As-tu déjà senti une pression à cause des stéréotypes qu’on entend sur les personnes asiatiques? Les remarques racistes du genre «Il∙Elle∙s sont tou∙te∙s bon∙ne∙s à l’école», «Il∙Elle∙s sont calmes», etc.?

Charlotte : La pression de performance venait plutôt de moi directement. Ma mère ne m’a jamais poussée à exceller à l’école ; elle m’a toujours encouragée. Par moi-même, je voulais performer.

Vous avez une superbe relation, mais je ne doute pas qu’il doit y avoir des familles pour lesquelles c’est beaucoup plus difficile.

Charlotte : Absolument, et on en connaît. Il y en a, des « mauvais matchs » et des enfants qui ne se sentent jamais accepté·e·s par leur famille adoptive, pour x raisons.

Pensez-vous toutes les deux que ça vous apporte une certaine sagesse d’avoir choisi ce parcours de vie là?

Charlotte : Je dirais plus qu’on en a tiré des expériences de vie uniques, formatrices, et qu’on a une relation vraiment solide.

Sylvie : Adopter a toujours eu quelque chose de plus profond pour moi que seulement former une famille. J’ai cherché un conjoint longtemps, ou même simplement un géniteur, mais je me disais que de rencontrer quelqu’un seulement pour avoir un enfant, ça ne marchait pas. C’était par là que ça devait passer ; je savais que je voulais adopter au fond de mon coeur. Ç’a satisfait quelque chose en moi de très fort. Éventuellement, c’est possible que je rencontre quelqu’un, mais j’ai besoin d’un lien aussi fort que celui que j’ai avec ma fille, une vraie relation et non pas juste pour dire que je dors avec quelqu’un. J’ai failli adopter une deuxième fille, mais j’ai finalement arrêté le processus. Je n’y arrivais plus. Je me suis concentrée sur Charlotte, et c’est encore ce que je fais aujourd’hui.

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