Lettre ouverte aux médecins spécialistes : dénonçons l’inacceptable et redistribuons notre richesse

Texte | Marie-Claude Joannis, Travailleuse sociale
Photo de couverture | InspiredImages de pixabay.com

Comme bien des gens de la population, je me suis indignée lorsque j’ai lu dans les journaux que vous, médecins spécialistes, auriez un forfait de 2 500$ par jour pour faire votre travail pendant la crise du Covid-19. J’ai même partagé la nouvelle affublée du mot « inacceptable ». Je n’en peux plus de voir jour après jour les « travailleur.euse.s pauvres » de la santé, les préposé.e.s aux bénéficiaires et les préposé.e.s à l’entretien, qui se dévouent et se donnent corps et âme dans des conditions de travail pénibles et qui ont du mal à payer leurs propres factures. Cette première réaction passée, j’ai lu la lettre ouverte de votre collègue, Dre Cynthia Lauriault, médecin de famille. J’ai réfléchi, retiré ma publication Facebook et décidé de vous écrire.

Les Québécois se souviennent que l’une des premières actions du Ministre de la Santé, M. Gaétan Barrette (autrefois président de la Fédération des Médecins Spécialistes du Québec), a été de négocier une entente salariale avantageuse pour les médecins spécialistes, pour ensuite mettre la hache dans notre système de santé public.

Avec la loi 20, le même Ministre Barrette a fait passer les médecins de famille pour des fainéants, leur imposant un quota de patients.

Puis, avec la loi 130, on a obligé les médecins spécialistes à exécuter certaines tâches et desservir certains territoires. Oui, vous avez mauvaise presse, ce qui n’est pas justifié, car beaucoup d’entre vous n’ont actuellement aucun salaire. Vous êtes des travailleur.euse.s autonomes payé.e.s à l’acte et en l’absence d’examens médicaux, de traitements et de de chirurgie, il n’y a pas de rémunération. Et le fameux 211$/heure a été négocié pour les tâches hospitalières, pas pour exécuter les tâches de l’infirmier.ère en CHSLD, et rien n’indique, pour le moment, que ce sera ce montant-là qui vous sera remis pour combler le manque d’effectifs en CHSLD.

C’était facile de vous prendre comme Bouc Émissaire. Personnellement, je m’en excuse.

Une fois que ce triste constat est fait, il faut trouver des solutions et cesser de se montrer du doigt les uns les autres. Unissons-nous, l’époque du « diviser pour mieux régner » est révolue! Cher.ère.s médecins, voici mon humble proposition, simple et efficace, qui bonifierait vos actions et montrerait publiquement votre dévouement et votre bonne volonté :

1) Dénoncer les conditions de soins et de vie dans les CHLSD et les résidences privées. Les professionnel.le.s qui travaillent auprès de cette clientèle âgée et vulnérable savent que les compressions en santé des dernières années libérales se sont traduites en plusieurs mesures peu médiatisées, mais qui ont contribué grandement à la crise actuellement vécue.

À titre d’exemple, citons notamment la restriction des critères pour l’admission en CHSLD et en résidences intermédiaires (résidences privées subventionnées pour des personnes ayant besoin de soins). Les personnes âgées qui y sont désormais éligibles ont des besoins qui surpassent les capacités des installations qui les accueillent, tant au niveau du personnel que des ressources matérielles.

Médecins déployé.e.s dans les CHSLD et ressources intermédiaires pendant la pandémie, soyez les yeux et les oreilles de la population. Plusieurs d’entre vous ont commencé à dénoncer la situation dans les médias. Continuez à documenter concrètement, cas par cas, tout ce qui est inacceptable pour nos aîné.e.s. Ça tombe bien, la Loi 115 oblige TOUS les professionnel.le.s membres d’un Ordre, dont le Collège des médecins, à dénoncer l’ensemble de la maltraitance individuelle et institutionnelle concernant les personnes inaptes et/ou vivant en CHSLD, dont ils.elles sont témoins, de façon directe ou indirecte. Pas de formulaire à remplir, un simple appel à la Commissaire aux plaintes et à la qualité des services de votre CISSS ou CIUSSS déclenche une enquête obligatoire. La beauté c’est que la loi prévoit également l’obligation de publier annuellement les résultats par région. Cette documentation sera cruciale pour apporter des changements majeurs et durables après la crise du Covid-19. Vous avez une voix qui compte dans le système de santé. Continuez de vous en servir.

2) Redistribuer une partie de votre « forfait pandémie » aux organismes sans buts lucratifs qui peinent à joindre les deux bouts.

Actuellement, plusieurs organismes à but non lucratif, ceux qui sont en première ligne pour soutenir les gens démunis, en détresse psychologique, isolés et sous-alimentés, sont sur le respirateur artificiel faute de financement spécial en ce temps de pandémie. Le gouvernement a envoyé du financement à Moisson Québec, mais les organismes de distribution alimentaire tel que le Carrefour d’Initiative populaire, ceux qui donnent les denrées à la population démunie, sont en train de se creuser des déficits. Ils cherchent désespérément du financement, des bénévoles, alors que leur seule préoccupation devrait être de rejoindre et nourrir les gens qui ont faim.

Je pourrais vous donner des dizaines d’exemples : Centres de femmes, Maisons de la famille, Centres de crise, ressources pour personnes itinérantes, Deuil-Jeunesse, Maisons de soins palliatifs, etc. La majorité des organismes communautaires ne sont que partiellement financés par le gouvernement provincial. Cela représente souvent de 10 à 50% de leurs revenus annuels. Si les campagnes de financement et ventes diverses sont intrinsèques à la survie des OBNL, elles sont impossibles à réaliser en période de confinement généralisé.

Ma proposition : ceux qui le peuvent, continuez de faire des dons publics à vos organismes locaux. En votre nom personnel, par spécialités, avec votre Fédération, peu importe… Faites-le, faisons-le.

Conclusion

Même si nous, professionnel.le.s de première ligne dans lesquels je m’inclue, travaillons comme des fous, nous sommes privilégié.e.s. Pour vous avoir côtoyés dans mon quotidien, médecins de tout acabit, je vous sais bienveillant.e.s et impliqué.e.s.

Il existe néanmoins de grandes iniquités salariales inacceptables en santé et services sociaux. Ensemble, dénonçons les conditions de vie de nos aîné.e.s, redirigeons les richesses dans les services communautaires essentiels en péril, et envoyons un message clair : nous tenons à notre système de santé public, à l’équité entre les travailleur.euse.s et à des conditions de travail plus saines pour tous. Agissons ensemble afin que la bienveillance, le dévouement et la solidarité de l’ensemble du personnel médical rayonnent plus encore et servent la défense des plus vulnérables.

À propos Marie-Amélie Dubé

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