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L’étranger étrange !

texte Pierre Sénéchal

Sergio Kokis est assurément l’un de mes écrivains favoris. Le romancier aux multiples talents récidivait cet automne avec la parution d’un roman plutôt intrigant intitulé L’innocent (Lévesque éditeur, octobre 2018).

L’enfant occupe une place importante dans l’écriture de Kokis. Il est psychologue de formation et cumule des années de pratique auprès d’enfants malades à Sainte-Justine. On comprend donc facilement son intérêt. Avec L’innocent, il nous entraîne dans un monastère espagnol en 1593, où le frère Isidoro, apothicaire et botaniste, recueille sur le seuil de la porte un jeune enfant abandonné. Un enfant si particulier, si différent, que son arrivée bousculera à jamais l’ordre et la tranquillité de ce monastère et des moines qui y vivent. C’est un retour dans le temps qui nous propose une réflexion sur la différence à travers la compréhension de ces moines qui vivaient il y a 400 ans sous le joug complet de la religion catholique. Pour eux, tout ce qui sortait de l’ordinaire était interprété comme un miracle ou plus souvent comme une manifestation diabolique. D’aucuns pensent qu’aujourd’hui, nos connaissances et l’émergence de la science nous permettent une meilleure interprétation de ce qui à première vue est inexplicable. Mais tout n’est pas si simple.

Dostoïevski disait que « pour agir intelligemment, l’intelligence ne suffit pas ». Voilà bien la leçon que je retiens du brillant récit de Kokis. Face à la différence et à l’inexplicable, nous devons offrir de l’indulgence, de l’ouverture et surtout de l’humanisme. « Du coeur, bout de bonyenne ! », aurait dit ma grandmère Lucia. Où la religion et la science ne trouvent pas de réponse et de solution, l’esprit humain doit s’élever. À quelques jours de Noël, nous sommes confrontés à la différence ; c’est juste que plusieurs ne veulent pas la voir ou la voient trop… Pensez à toute cette tempête stérile et stupide autour des vêtements de Catherine Dorion, une femme brillante, inspirante et tellement engagée. À l’inverse, on ne voit plus la misère, la vulnérabilité, la pauvreté, les exclus… les différents. Ou on les ignore, simplement. En ce sens, le roman L’innocent se veut une gifle à la lâcheté des hommes face à l’injustice et le dogmatisme. Actuellement, la montée du populisme et de l’ignorance a de quoi inquiéter. Sergio Kokis avait une réflexion particulièrement pertinente en entrevue au Devoir, tout récemment. Il disait : « Chaque fois qu’on lit un roman, on obtient une bribe de sens au sein de toute cette absurdité. En se mettant à la place des autres, on construit notre identité. Malheureusement, la littérature passe de mode. J’ai bien peur qu’on perde un outil fondamental de réflexion sur soi et sur la société. » J’aime beaucoup.

À propos Marie-Amélie Dubé

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