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Les yeux croches

texte Audrey Morin | photo Grégoire Martin

 

Déjà bébé, j’avais les yeux croches. Juste un peu. Mes parents m’ont fait faire mes exercices avec l’oeil de pirate de façon rigoureuse dès l’âge de deux ans. Ça n’a pas trop marché, apparemment. Six ans. Mes parents m’ont demandé si je voulais me faire opérer pour que mes yeux soient droits. Ils m’ont expliqué comment l’opération se passerait, et la petite fille que j’étais n’en voyait pas la pertinence. Treize ans. J’étais en deuxième secondaire et tannée de me faire regarder, insulter, intimider parce que mes yeux n’étaient pas droits. J’ai demandé à mon optométriste si c’était possible de me faire opérer. Vu l’importance de mon strabisme, les risques que je voie double étaient élevés. Donc, à partir de ce moment j’ai bien compris qu’il fallait m’aimer telle que j’étais. Pas toujours facile, mais ma construction identitaire m’a permis de me définir comme bien plus qu’une simple enveloppe corporelle, pour finalement en venir à l’aimer, cette enveloppe corporelle là. Début vingtaine. Je fonçais malgré mes yeux croches. J’allais vers les autres sans problème et les nouvelles rencontres ne me faisaient jamais peur. Je me trouvais belle. Je m’aimais comme j’étais. La société, elle, n’était pas d’accord. Je me butais de plus en plus à des malaises, à des incertitudes et à des blocages de la part des nouvelles personnes que je rencontrais et même de la part de celles que je côtoyais presque tous les jours, mais qui étaient incapables de me regarder en face, vu l’ampleur de leur malaise avec ma situation oculaire.

Vingt-trois ans. Je suis allée m’asseoir sur la chaise d’un ophtalmologiste expert en chirurgie pour les strabismes afin de savoir si, dans mon cas, c’était quelque chose qui se pouvait. Je cherchais à alléger les lourdeurs inutiles qui s’inséraient dans ma vie sociale et professionnelle (parce que oui, quand on fait de l’animation, c’est lourd de devoir donner la description exacte de la personne à qui tu accordes un droit de parole parce que personne ne sait où tu regardes). Après avoir examiné toutes les perspectives de mon regard et m’avoir questionnée sur le pourquoi du comment, il a commencé en me disant que j’étais vraiment une belle femme. Il a enchaîné en disant que c’était possible de m’opérer pour rendre mes yeux moins croches et qu’il serait heureux de le faire. Il a aussi dit que si j’avais à voir double, ça ne durerait pas plus d’un mois, sinon on remettrait ça comme c’était avant. Vingt-quatre ans. Je me retrouvais au bloc opératoire pour qu’on coupe les deux muscles horizontaux de mon oeil droit et un des deux pour mon oeil gauche. L’objectif était de recoudre le tout de façon à aligner mes yeux à un angle qui est « acceptable socialement ». Plusieurs heures après, on m’enlevait les pansements que j’avais sur les yeux pour tirer sur les fils qui retenaient désormais mes muscles, question de faire les derniers ajustements. Après, j’ai pleuré du sang pendant trois jours, vu flou pendant deux semaines, mais l’opération avait été un succès. La guérison l’a aussi été : aucune vision double, des yeux presque droits, et juste une sécheresse oculaire rivalisant avec le désert. Aujourd’hui, vingt-cinq ans. Les nouvelles rencontres sont plus faciles que jamais et mes animations sont fluides comme tout. Mes yeux ne sont plus vraiment croches, mais la façon de penser et d’agir de la société par rapport à l’apparence physique et aux différences l’est gravement.

À propos Marie-Amélie Dubé

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