L’entreprise socialement viable : Il était une fois l’économie sociale…

Entrevue avec Nancy Neamtan, fondatrice du Chantier de l’économie sociale

Pourriez-vous vous présenter et m’expliquer votre rapport avec l’économie sociale ?

Mon père était commerçant et ma mère travailleuse sociale. Voici mon rapport avec l’économie sociale ! [Rires.] Mais plus sérieusement, j’ai été PDG du Chantier de l’économie sociale durant les 20 premières années de son existence. Mon implication a commencé plus tôt, au début des années 80, alors que je travaillais dans un quartier très défavorisé de Montréal. L’enjeu principal y était l’emploi ; personne n’arrivait à avoir un travail. On a alors commencé le processus d’appliquer les visions communautaires à l’économie et de démystifier cette conception de l’économie. Mais bon, ce n’était pas évident au début de changer les mentalités. On faisait venir les entrepreneur·euse·s afin qu’iels investissent et créent plus d’emplois, mais ensuite on se disait qu’au lieu d’être passif·ve·s, nous-mêmes on aimerait entreprendre, etc. On a apporté des projets que je qualifierais d’économiquement viables et socialement rentables. C’était même du nouveau vocabulaire, car le phénomène d’économie sociale était connu en Europe, mais pas encore ici. Ensuite, il y a eu la Marche du pain et des roses avec ses revendications qui parlaient d’infrastructures sociales, donc le sujet a vraiment commencé à émerger. Au début, n’ayant pas de définition de l’économie sociale, c’était plutôt vu comme « on s’occupe de l’économie des pauvres pendant que le reste de la société roule ».

Quand Lucien Bouchard a fait une rencontre pour discuter de l’avenir socioéconomique du Québec, en vue d’un sommet qui aurait lieu six mois plus tard, j’étais autour de la table. Iels ont voulu créer un groupe de travail sur l’économie sociale afin de faire des propositions audit sommet. Mais bon, on savait que les « vraies affaires » allaient plutôt se discuter ailleurs. Le président de la Banque Nationale allait être présent pour parler de l’économie montréalaise, Jean Coutu allait parler du développement des entreprises, etc. Nous, les groupes de femmes et organismes communautaires, on était plutôt vus comme du monde sympathique qui allait proposer quoi faire avec les gens sur l’aide sociale… Je caricature à peine, en plus. Mais bon, c’était la mentalité. J’étais allée là dans un contexte de développement économique communautaire et je voulais me faire traiter en ce sens.

Bref, le sommet a été une occasion de mettre tout ça de l’avant, et une grande partie des gens l’ont compris. Nous avons amené plusieurs projets sur la table, comme les nouveaux modèles pour la garde des enfants, l’aide à domicile pour la population vieillissante, le recyclage, etc. On a également amené tout le vocabulaire de l’économie sociale qui était nouveau. C’était des choses qui se faisaient sur le terrain, mais qui n’avaient pas d’identité commune. Il fallait reconnaître l’entrepreneuriat collectif qui faisait déjà partie de l’histoire du Québec, le reconnaître pour son existence et son potentiel. Il faut oser faire différemment.

Aujourd’hui, on constate qu’il y a des pôles d’économie sociale partout au Québec.

Et il y en avait même avant le Chantier de l’économie sociale ! Avant le sommet et avant que je sois impliquée dans le domaine, il y avait des discussions à la suite de la Marche du pain et des roses. Le gouvernement a créé des comités régionaux composés de fonctionnaires du ministère de la Sécurité du revenu et de groupes de femmes qui géraient les programmes de travail de courte durée pour les gens sur l’aide sociale. Donc, on était loin d’une vraie économie sociale. C’était encore très ciblé sur la pauvreté et l’aide sociale seulement. Même encore, pour l’aide à domicile des personnes âgées, c’était des gens sur l’aide sociale qu’on payait durant six mois pour aller les visiter et s’en occuper. C’était perdant sur toute la ligne. Premièrement, ce n’était pas un vrai travail, deuxièmement, les gens n’étaient pas formés, et troisièmement, les aîné∙e∙s recevaient des aidant∙e∙s différent∙e∙s chaque six mois. Ça n’avait aucun sens comme système, mais c’était comme ça que ça commençait. Donc, les pôles d’économie sociale étaient pris dans ce carcan, ces préjugés-là.

Lorsque j’ai commencé, j’étais dans un Québec où la reconnaissance de l’implication de la société civile dans le développement territorial était beaucoup plus présente qu’aujourd’hui. Aussi, quand nous sommes arrivé·e·s chez les comités régionaux, nous avons amené une vision plus entrepreneuriale. Il fallait changer la composition de ces comités ainsi que la mentalité. Ça n’a pas nécessairement été bien reçu par tout le monde. Certains groupes de femmes sentaient qu’ils perdaient quelque chose. Dans le Bas-du-Fleuve, ça s’est quand même bien passé. Également, il y a eu une peur de devenir acteur économique. Les gens ne voulaient pas avoir ce rôle-là, car ils craignaient de toucher à l’économie qui était principalement associée à la bourse. Mais je leur disais que non, que l’origine du mot « économie » est « l’ordre à la maison ». Si les femmes ne s’en occupent pas, on est mal pris·e ! Également, l’économie sociale naît des besoins et des aspirations des communautés.

À la suite du sommet en 1996, le gouvernement a instauré une politique de développement local et régional, ce qui a créé les Centres locaux de développement. Ç’a été quelque chose de génial, car c’était basé sur la mobilisation locale, et autour de la table, il y avait des acteur·trice·s non seulement du privé, mais aussi de l’économie sociale. C’est là qu’on a été reconnu·e, et les Municipalités n’avaient pas le choix d’avoir au moins un·e représentant·e de l’économie sociale. Les régions où ç’a été le plus difficile étaient le nord de Montréal, Laval et les Laurentides. Ces régions n’aimaient pas qu’on soit en train de briser le cycle entre le maire, le promoteur, le commissaire industriel, et la « petite enveloppe brune ».

Donc oui, les pôles de l’économie sociale étaient déjà là, mais ils ont subi énormément de transformations, et pour le mieux. Au départ, il y avait très peu de ressources pour les soutenir. Toutefois, il y avait des structures de concertation régionale, des CRD, une participation citoyenne, etc.

Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a une cohabitation entre les entreprises d’économie sociale et celles traditionnelles. Êtes-vous satisfaite du progrès et du chemin parcouru par les pôles ?

Absolument ! Je suis fière ! Durant les six mois de préparation avant le sommet de 1996, c’est surtout moi qui parlais d’économie sociale, car je faisais des tournées partout dans les régions. C’était une nouvelle terminologie qui faisait peur à bien des gens. En sortant du sommet, je voulais qu’on identifie dans chacune des régions une personne qui prendrait mon rôle au niveau régional et le poursuivrait. J’étais prête à les former et leur apprendre comment gérer les préjugés et déjouer les questions pièges, etc. Quand j’ai fait cet appel, une seule région a répondu. Personne n’est monté aux barricades avec moi, évidemment, car les gens ne connaissaient rien de ça.

Mais quand on regarde ça aujourd’hui, en 2022, les responsables sont là, et ça parle de développement, d’économie, de société. C’est incroyable ! L’infrastructure des pôles est devenue formidable. Je suis tellement contente qu’on se soit battu·e pour ça. Il y a tellement eu de situations où le gouvernement, pour toutes sortes de raisons, ne voulait pas s’impliquer là-dedans ou n’en comprenait pas l’importance. Aujourd’hui, avec l’implication des gens et des régions, c’est remarquable. C’est ça aussi, la nature de l’économie sociale ; ses racines, c’est la communauté. On le voit quand on étudie des demandes d’investissement et des dossiers. Même si le plan d’affaires est très chic, si l’initiateur·trice n’a pas l’appui de sa communauté, on ne va pas l’étudier. L’enracinement collectif est très important.

Si vous parliez à quelqu’un·e qui ne connaît absolument rien dans le domaine, que lui diriez-vous pour le·la convaincre de l’importance de l’économie sociale ?

Nos communautés font face à des crises existentielles. On se questionne sur l’avenir de notre planète et on vit des conflits sociaux qui mènent à la guerre. On n’a pas d’autre choix que de changer de logique économique. Tant qu’on mettra le profit et le rendement des actionnaires au premier plan de notre consommation et production, on n’arrivera pas à relever ces grands défis. On a besoin de transitionner vers un nouveau modèle de développement. L’économie sociale est une façon d’entreprendre, de développer et de créer dans une logique de rendement à la communauté et de viabilité. En ayant une plus grande présence dans l’économie et une plus grande influence chez les entreprises privées, on veut montrer que c’est possible de faire autrement et d’avoir non seulement un impact sur l’action de l’entreprise, mais aussi sur l’ensemble de notre système économique. Même les grandes institutions économiques et les banques le disent : ça ne fonctionne plus comme on a toujours fait. Elles parlent de croissance inclusive, toutefois, les politiques économiques ne changent pas encore. Alors, l’économie sociale a ce devoir de faire bouger les choses. Ça concerne toute l’humanité.

Référence mentionnée :
editionsfides.com/products/trente-ans-d-economie-sociale-au-quebec

Nancy Neamtan détient une expertise reconnue internationalement dans le domaine de l’économie sociale et solidaire, la finance sociale et le développement local. Elle a été fondatrice et PDG du Chantier de l’économie sociale, une organisation vouée à la promotion et au développement de l’économie sociale au Québec de 1996 à 2015, après avoir dirigé le Regroupement pour la relance économique et sociale du Sud-Ouest de Montréal de 1989 à 1996. Cofondatrice et ancienne présidente du Réseau d’investissement social du Québec, de la Fiducie du Chantier de l’économie sociale et du TIESS, un centre de liaison et de transfert en innovation sociale, elle continue son implication à travers des collaborations étroites avec un ensemble d’organisations du mouvement de l’économie sociale. Au niveau international, elle est activement impliquée dans le développement du Centre international de transfert d’innovations et de connaissances en économie sociale et solidaire (CITIES) et dans le Global Social Economy Forum (GSEF).
source : https://nancyneamtan.quebec/

À propos de Marie-Amélie Dubé

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