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L’éloge de la décroissance

texte David Lemelin

 

La croissance, c’est ce qui est vraiment important. Ça doit croître à tout prix. L’économie, j’entends. On veut que ça monte, sans arrêt. On veut être great again.

Oui, mais non.

Le thème de la croissance permet en fait de se poser des questions fondamentales et très importantes qui concernent l’humanité au grand complet. La croissance est cette idée qu’il faut absolument que l’année en cours soit meilleure que la précédente au chapitre du PIB (produit intérieur brut) et que la prochaine soit encore « plus mieux ». C’est un cycle sans fin dont on doit pouvoir tirer un joli graphique qui montre une flèche qui monte, ascendante, fière, déterminée, de la gauche vers la droite. Et plus elle est prononcée et verticale, plus on est heureux. Sauf que les voix s’élèvent depuis longtemps déjà pour dire que physiquement, mathématiquement, scientifiquement, on ne peut pas croire un instant que la croissance sans fin est possible. La surface de la Terre a une limite, les ressources naturelles sont limitées, tout comme leur capacité de renouvellement. Collez à cela la croissance démographique planétaire et vous concluez, aisément, que c’est incompatible. Un jour, on frappera un mur. Qui plus est, la tendance de l’humanité n’est pas à la croissance débridée. Au contraire. Un économiste et historien britannique, Angus Maddison, s’est intéressé à la croissance mondiale[1] sur une très longue période, notre ère (de l’an 1 à 1998). Et sa conclusion ? Avant la révolution industrielle du 19e siècle, le taux de croissance mondiale était, en moyenne, de 0,2 %… Pas plus.

Bien loin du 4 % qui fait fantasmer les casquettes rouges du « trumpisme » américain. Pourtant, la Terre a continué de tourner, les sociétés se sont développées, on a construit des infrastructures, des villes, des écoles, la population mondiale a augmenté sans cesse, malgré le « minable » 0,2 % de taux de croissance. Autrement dit, la croissance folle des Trente Glorieuses qui, au sortir de la Deuxième Guerre, nous a permis de battre tous les records n’est pas un modèle… mais une exception. La croissance que nous connaissons, qui s’est emballée depuis la révolution industrielle, n’est donc pas tellement une tendance qu’une « anomalie » dans le parcours. Sur 2000 ans, nous sommes, en moyenne, beaucoup plus tranquilles. C’est pourquoi on parle de « stagnation séculaire ». En d’autres mots : la croissance est pratiquement immobile depuis presque toujours. Sachant cela, on peut aborder avec plus de sérénité la question de la décroissance. La décroissance est un mot sale, qui fait peur, que les économistes, les politiciens et les sociétés, en général, tendent à prononcer avec un faciès qui rappelle celui qui mord à belles dents dans le citron. Or, si de nos jours la croissance tend à se maintenir autour de 1 % ou de 1,5 %, ce n’est peut-être pas si mal. Nous vivons une nouvelle normalité avec de tels taux. D’une part, il faudrait s’en réjouir sur le plan environnemental puisque la Terre n’est même pas en mesure de tenir le rythme encore très longtemps. Croître moins, produire moins ne peut être que salutaire. Certains croient même que c’est la décroissance ou la mort, le scénario à envisager.

Et puis, n’est-ce pas un moyen de réaliser que nos besoins, dans les sociétés développées, sont en grande partie comblés ? À partir du moment où l’espérance de vie est passée de 50 à 84 ans, que le taux de scolarité a fait un bond important, que la technologie a permis des avancées spectaculaires, que reste-t-il à l’Occident pour rendre possible une nouvelle poussée de croissance atteignant le 4 % ? Si nous avons atteint 80 % de la cible d’amélioration des conditions des pays développés, force est de constater que le prochain 20 % sera encore plus dur à atteindre. Après tout, on ne peut pas réinventer le train deux fois ni redécouvrir l’électricité ou Internet. À moins de vouloir surconsommer encore plus que ce que nous faisons déjà – ce qui équivaudrait à du suicide –, on voit mal l’espace disponible pour faire encore mieux (ou pire). Reste alors la possibilité de s’intéresser aux autres, à la pauvreté chez nous, à la pauvreté dans les pays en développement qui est tout aussi considérable qu’inacceptable. Néanmoins, repenser nos habitudes et notre consommation devient une question sérieuse et aujourd’hui incontournable. Y a-t-il urgence ? Selon Antonio Guterres, chef de l’ONU, nous avons deux ans seulement pour agir. « Si nous ne changeons pas d’orientation d’ici 2020, nous risquons […] des conséquences désastreuses pour les humains et les systèmes naturels qui nous soutiennent[2]. » Le 28 août 2018, le ministre français de la Transition écologique, Nicolas Hulot, jetait l’éponge et quittait la politique. « On s’évertue à entretenir, voire à réanimer, un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres[3] », disait-il, expliquant que les petits pas ne suffisent plus ; il faut changer complètement le système. Jamais une démission d’un ministre dans un pays occidental n’aura provoqué autant de remous et de remises en question. Réfléchir, c’est bien. Mais les bottines doivent suivre, comme on dit. On pourrait notamment ranger le PIB dans le fond du tiroir et opter pour des indicateurs plus réalistes et complets que l’insatisfaisante créature de l’économiste Simon Kuznets (qui l’admettait d’ailleurs lui même). Comme l’IPV (indice de progrès véritable), par exemple, qui ajoute au PIB l’activité économique non monétaire et surtout, tient compte du coût de la pollution, de la destruction des ressources et des impacts sociaux. Mais, pour cela, il faudrait un courage politique qui ne semble pas présent sur les écrans radars. On parle encore de la nécessité de hausser la croissance à tout prix, comme si la politique et la science économique avaient un train (ou plusieurs) de retard sur la condition réelle de la planète. Le problème, c’est qu’il n’y aura pas de deuxième chance. Si la planète meurt, nous y passerons forcément. Alors, agissons !

 

[1] MADDISON, Angus. The World Economy: Historical Statistics. OCDE. 2003
[2] Cyberpresse, 10 septembre 2018. www.lapresse.ca/environnement/201809/10/01-5196008-climat-il-restedeux-ans-pour-agir-selon-le-chef-de-lonu.php
[3] blogs.alternatives-economiques.fr/gilles-raveaud/2018/08/28/les-mots-de-monsieur-hulot

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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