Le filet de sécurité invisible – Entrevue avec Lorraine Michaud, directrice générale de l’Arc-en-Soi

Texte | Marie-Amélie Dubé
Photo | piegolabphoto

Lorraine Michaud a travaillé 22 ans au Périscope des Basques, en alternative à la santé mentale. Depuis peu, elle est directrice générale à l’Arc-en-Soi, un organisme en réinsertion sociale pour les contrevenants, soit en alternative à l’incarcération.

Pourquoi choisit-on de travailler dans le communautaire ?

Parce qu’on porte les valeurs du communautaire, dont l’entraide, la justice, la justice sociale, la transformation sociale, le mieux-être, l’appropriation du pouvoir d’agir, et parce qu’on aime le monde, les humain·e·s.

Et entre travailleur·euse·s, quelle est la dynamique ?

C’est un milieu qui s’entraide, se réseaute et trouve des solutions en gang. Et le constat s’applique tant au niveau local, régional que provincial ! C’est fou comme c’est un milieu fort ! Mais le plus tripant, c’est la diversité des secteurs d’activité. Par exemple, la Corporation du développement communautaire des Grandes Marées ne représente pas seulement des groupes financés par la Santé et les Services sociaux, mais aussi par la Sécurité publique, le ministère de l’Éducation, le ministère de la Famille, etc. C’est d’une richesse incommensurable, et la population ne connaît pas tout l’ampleur ni l’ensemble du large spectre de nos missions.

Est-ce que ces valeurs ont été contaminées par la société actuelle ?

Absolument ! Si je compare le communautaire d’il y a 22 ans avec celui d’aujourd’hui, ce n’est vraiment plus le même milieu. Aider son voisin, ce n’est plus rendu aussi naturel qu’auparavant ! Je me rappelle avoir été formée par Claire Bilocq ; ma mentor. Elle, c’est une femme de communautaire pure et dure pour qui l’entraide était une seconde nature.

Aujourd’hui, le milieu est en mutation. La coopération ou l’aide n’est plus aussi volontaire entre les intervenant·e·s. Heureusement, il reste encore des gens prêts à collaborer avec toi, mais il faut aller les chercher. Je suis tombée sur une perle dernièrement. Il n’a pas la formation, mais il avait tout pour travailler avec le milieu. Malheureusement, ça arrive trop souvent qu’on forme les ressources et qu’elles quittent ensuite pour le réseau de la santé et des services sociaux.

Quelle est la relation entre le réseau et le communautaire ?

Ça dépend de quel dossier on parle ! [Rires.]

Bon, OK. Si tu avais à dessiner la relation parfaite entre le réseau et le communautaire, quelle serait l’image ?

Ce serait deux entités qui avancent parallèlement, qui sont capables de s’entraider, dans le respect de leur culture et de leur mission respective. Chez nous, le cadre est beaucoup plus souple. Les membres viennent de manière volontaire, il n’y a pas nécessairement un horaire strict à respecter, et on travaille avec les forces des membres, pas sur les faiblesses.

Pour des raisons de divergences organisationnelles, j’ai souvent dû défendre la culture du communautaire. Par exemple, dans l’alternative en santé mentale, le diagnostic, on n’en a rien à faire ! Ce qui importe, c’est d’accueillir la souffrance de la personne, de l’outiller pour qu’elle soit heureuse. Je ne me suis pas toujours fait des ami·e·s dans le milieu… parce que je ne dis pas oui à tout ! J’ai toujours défendu la culture de l’alternative en santé mentale.

As-tu un souhait pour le domaine de l’alternative en santé mentale ?

Oh oui ! La stigmatisation des problèmes de santé mentale est devenue un problème étatique. On ne reconnaît pas l’apport des travailleur·euse·s sociaux qui oeuvrent en santé mentale dans le réseau, et c’est la même réalité pour un·e intervenant·e à Robert-Giffard ou dans les organismes. Autant que la santé physique, c’est important et valorisé, autant que le milieu de la santé mentale manque de considération.

Depuis la COVID, les besoins en santé mentale ont tellement augmenté ! Les organismes sont débordés, et la population ne sait plus où aller pour avoir de l’aide. Ça ne peut plus continuer comme ça ! C’est le temps qu’on écoute les travailleur·euse·s sur le terrain et qu’on ait un chantier ou des états généraux sur la santé mentale !

Qu’est-ce qui te motive à rester dans le communautaire ?

C’est tellement enrichissant de travailler avec les humain·e·s ! Il faut que tu aimes ça, c’est pas compliqué ! Les gens en santé mentale ont une sensibilité tellement particulière qu’on n’a pas, nous, les personnes dites « de la normalité ». Iels ont tellement à nous apprendre !

Avec le temps, j’ai aussi développé des relations avec des alliées extraordinaires. Je pense entre autres à Hélène Chabot de La Bouffée d’air et à Nadine Pellan de L’Horizon. Elles ont été bienveillantes envers moi et la situation difficile que j’ai vécue dernièrement avec mon départ du Périscope. C’est un milieu où les travailleur·euse·s se soutiennent et sont solidaires.

Comment arrives-tu à garder l’équilibre quand tu donnes beaucoup aux autres ?

Je ne le sais pas ! J’ai l’impression que dans la vie, tu es altruiste ou que tu ne l’es tout simplement pas ! J’ai toutefois appris, durant mon parcours, qu’il y a certaines personnes qu’on ne peut pas aider. Dans ce genre de situation, il faut en premier être honnête avec soi-même, et ensuite, avec l’autre personne, en lui disant : « Je ne peux pas t’aider. » On ne sait pas pourquoi, mais il y a des personnes qui viennent tellement nous chercher, que si l’on continue à vouloir les accompagner, elles vont nous tirer vers le bas. La majorité nous tire vers le haut. Mais dans ces cas-là, il faut savoir impliquer un·e autre collègue qui sera mieux outillé·e que nous pour offrir le service.

Donc oui, il faut se protéger et ne pas amener de travail à la maison. C’est facile à dire, mais ô combien de fois, le samedi matin, j’ai été disponible pour des membres plutôt que de dire que Le Périscope est ouvert du lundi au vendredi, point ! Au fond, quand on aime ce qu’on fait, c’est difficile ! On s’attache à nos membres. C’est aussi caractéristique des gens qui travaillent dans le communautaire, ce dévouement. Quand tu épouses une cause, tu te donnes et tu ne comptes pas ton temps.

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