Le devoir de citoyen.ne

Texte : Amélie Bureau

Jean : « Moi je ne vote pas parce que je ne crois pas au système électoral et que je ne veux pas l’encourager ; je ne veux pas légitimer le pouvoir de la personne qui va être élue. »

Jeanne : « C’est quand même ton devoir de citoyen. Si tu ne votes pas, viens pas te plaindre après ! »

Quand on a décidé, à la Rumeur du Loup, de faire le dossier principal sur le vote, on a aussi souhaité avoir le revers : ce vote-là, c’est quoi ? Ça implique quoi ? Et les gens qui ne votent pas, quelles sont leurs raisons ? Pour bien répondre à ces questions, j’ai rencontré des personnes en entrevue et, d’entrée de jeu, certaines ont souhaité garder l’anonymat. Ça, en soi, ça me paraît préoccupant. Mais c’est qu’avec toute la pression sociale, l’aspect du « devoir de citoyen.ne » et les étiquettes qu’on appose si facilement sur le front des gens, une position abstentionniste peut, surtout dans de petits milieux comme les nôtres, avoir un impact sur nos relations, sur nos emplois, et plus largement sur notre intégration sociale.

Vous comprendrez que c’est tout un défi de résumer les visions et positions énoncées de façon vulgarisée, mais je vais tenter de rapporter le plus clairement possible la synthèse de nos échanges.

Le principe du vote lui-même est peu remis en question : c’est plutôt le système parlementaire qui est problématique. D’abord, le vote est un outil limité qui ne vient que « confirmer » des idéologies circonscrites dans une vision. Les personnes qui s’impliquent au sein d’un parti politique exercent un pouvoir de par le fait qu’elles participent aux choix des orientations du groupe partisan, à la définition de la plateforme et du plan d’action. Si on ne s’implique pas dans un parti, on ne peut ensuite que voter pour l’un ou l’autre de ceux-ci, qui ont préalablement décidé quelles sont leurs visions et idéologies. L’électeur.rice doit donc choisir entre quatre ou cinq visions qui sont, à quelques éléments près, considérablement similaires. Qui plus est, ce choix de vote n’est fait qu’aux quatre ans. On n’a donc jamais vraiment l’occasion de voter sur de réelles thématiques ou des enjeux qui nous concernent.

Ce qui amène à parler de représentation : notre système fait en sorte qu’on n’élit pas un.e exécutant.e porte-parole qui est redevable de ses actions envers ses citoyen.ne.s, mais plutôt un.e représentant.e de parti qui, une fois élu.e, détient un pouvoir légitimé par le vote d’une portion souvent bien mince de la population. Le peuple délègue son pouvoir à une personne qui peut en jouir de manière assez aisée, pour une période de quatre ans !

« La différence entre l’économie et la politique, c’est qu’en économie, si tu achètes une canne de thon à l’épicerie et que, rendu à la maison, tu te rends compte que c’est du poulet, tu retournes à l’épicerie et tu la changes. En politique, si tu te ramasses avec une canne de poulet alors que tu pensais avoir acheté du thon, tu manges du poulet. » – un prof (dont j’ai oublié le nom) de Science politique de la UCES de Buenos Aires.

Pour vraiment représenter les citoyen.ne.s, il faudrait qu’en dehors du vote « électoral », il y ait des mécanismes de réelle consultation de la population qui permettraient aux élu.e.s de recevoir des orientations du peuple, et non l’inverse. Les manifestations contre le gouvernement sont le résultat direct du manque de voix de la population. Parce qu’actuellement, une fois que le petit carré est coché sur le bulletin de vote, on n’a plus vraiment le droit de parole. Ce droit de vote (je dis bien « droit » et non « devoir », soulignons-le) n’est donc pas l’exercice du pouvoir citoyen, mais la délégation de celui-ci.

Pour faire contrepoids à ce jeu de pouvoir qui correspond davantage à un grand théâtre où chacun.e connait bien son texte, certain.e.s ont choisi d’utiliser les rouages formels du système électoral et d’embarquer à fond dans la mascarade collective à travers, par exemple, le parti Rhinocéros. D’autres ont choisi de nommer les incohérences du fonctionnement politique et de s’abstenir d’y participer. Il y a aussi, finalement, ceux et celles qui hésitent, se questionnent et n’arrivent pas à prendre position. Cynisme, manque de confiance, désillusion, revendications, aspirations, rêve de mieux… on ne manque pas de raison de refuser de voter.

À propos Marie-Amélie Dubé

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