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Le culte des faits divers

texte Michel Lagacé

 

Il y a de plus en plus de lecteurs de journaux, magazines, blogues et même des journalistes de ces médias qui « se vautrent dans les faits divers parce qu’ils sont faciles à raconter, mais les faits divers ne permettent pas de décrypter la société. Ce sont de petites histoires qui tournent en rond. » C’est ce que souligne Dominique Tardif, collaborateur au Devoir, dans l’article « La vérité troquée, des mouchoirs multipliés, Anne-Cécile Robert dénonce la surenchère de l’émotion dans l’espacemédiatique. » (Le Devoir, 22 et 23 septembre 2018) Ces faits divers (les accidents de la route, les dérives humaines, autant que les niaiseries sur les réseaux sociaux) nous renseignent peu sur nos aspirations ni sur les enjeux majeurs de la société dans laquelle nous vivons. Plusieurs diront que l’émotion suscitée par ces faits divers nous rapproche du coeur. J’ai même entendu sur la route cette métaphore surprenante à Radio-Galilée : « La connaissance n’est rien sans la nappe phréatique du coeur. » L’emprunt de ce terme à des situations d’urgence face au danger de la contamination de l’eau en dit long sur ce contexte émotif. Lors des dernières élections, le nouveau premier ministre François Legault a compris « qu’il faut que la politique passe par le coeur ». Mais les changements promis seront-ils à la hauteur des attentes de cette tendance qui sollicite toutes ces émotions antagonistes telles qu’on les retrouve dans la transmission des faits divers ? Il ne faut certainement pas renier la portée du coeur ni même celle de l’esprit ; la conscience du monde dans lequel on évolue est probablement entre les deux. Mais pour les promesses du PM, sortez vos mouchoirs, car plusieurs risquent d’être déçus.

Ces petites histoires « sont le symbole d’une dérive globale de la société où on se croit toujours obligé d’aller vite, sans réfléchir. Il n’y a pas si longtemps, on était habitués à prendre notre temps, ça s’appelait l’esprit critique, la mise à distance », comme l’explique ce journaliste du Devoir. Que se passe-t-il du côté des sentiments ? Sommes-nous trop émotifs ? Comment sortir de ce conditionnement ? Il y a là une bataille culturelle à mener. Vous pouvez refuser d’appuyer sur le bouton J’aime, attendre et réfléchir avant de vous laisser aller dans ce type d’émotion conditionnée par les médias. La peur est une autre de ces émotions qui fait tourner les médias, même qu’ils en abusent (ex. le cannabis).

 

« L’émotion fractionne la société »

Nous nous déplaçons vers les sentiments « pour compenser le vide » de notre analyse. Selon Anne-Cécile Robert, c’est même une grande évidence du côté de la gauche qui a abandonné les grilles de lecture de type marxiste (lutte des classes sociales) pour se rabattre sur le terrain des sentiments. Comment devrions-nous écouter ceux qui se sentent lésés par les injustices indéniables et être attentifs à la violence et aux discriminations ? Serions-nous enfermés « dans l’égoïsme de notre coeur », pour reprendre l’expression d’Alexis de Tocqueville ? Il faut sortir de l’émotion trop subjective provoquée par les exagérations « sentimentales » de certains groupes si on veut aborder les choses par des constructions politiques adéquates, en formulant nos aspirations « en termes d’intérêt général ». Les exemples ne manquent pas, tel le besoin d’une profonde réflexion sur les relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, entre les patrons et les salariés, entre le « nous » et les descendants des Premières Nations, entre les gouvernements et leurs citoyens. Et aussi, entre les différentes collectivités et les compagnies qui s’approprient les biens collectifs ; par exemple : l’eau, le patrimoine visuel mondial, les mines et le pétrole qui provoque des dégâts irréversibles sur l’environnement (cette énergie fossile qui aurait dû rester sous terre), etc. Les faits divers et toutes ces déviations de ce monde égoïste nous éloignent des vrais enjeux de l’humanité ; la survie de l’homme sur la terre dans le contexte des changements climatiques est sûrement le premier de ces enjeux du monde actuel et futur. Un projet de société urgent qu’on cherche justement à dissimuler derrière les faits divers qui prennent tout l’espace médiatique. Les sentiments et notre désespoir individuel n’y changeront rien. Notre seule chance est dans l’action collective, soit la décroissance, l’abandon des plastiques, l’abandon des énergies fossiles (des sujets bien ciblés dans le dossier Décroissance de La Rumeur du Loup d’octobre 2018) et une attitude ouverte sur les défis du « vivre ensemble », et il faudra considérer sérieusement que tous les humains sont égaux et méritent tous d’être traités avec équité.

Il faut très vite s’attaquer à ces inégalités. Il faut très vite dépolluer la Terre et changer notre façon d’évoluer en exigeant le même courage et la même logique de tous les décideurs. Aujourd’hui, c’est au pas de course qu’il faut le faire. « Les pelleteurs de nuages » ne sont plus les mêmes, selon le citoyen Frédéric Legault (« Libre opinion », Le Devoir, 29-30 sept. 2018) : « C’est bien [maintenant] celui qui croit que l’on peut continuer de brûler des énergies fossiles comme s’il n’y avait pas de lendemain » qui devient le problème et luimême un fait divers toxique. On devrait aussi et maintenant considérer les gouvernements et les compagnies qui gardent ce cap de pollueurs comme étant tout aussi toxiques pour l’humanité.

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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