Le cinéma m’a sauvé la vie

Texte | Gabrielle Boulianne-Tremblay

La première fois qu’on se rencontre, tu me filmes. Bien que j’existe en dehors d’une caméra, c’est dans la lentille combinée au poids de ton regard que j’existe plus fort. Les projecteurs à l’intérieur de moi s’allument ; je n’y peux rien. « Arrête de faire ton cinéma », que l’on me dira toute ma vie. Je ne sais pas exister comme un livre, il me faut du mouvement. Nous rentrons visionner des films. Nous vivons à travers les personnages des choses qu’on n’aurait jamais osé faire.

Mes personnages ne me quittent jamais vraiment. Ils ont été pensés si fort et si longtemps. On se doit de les écouter. Ils m’inspirent dans mon quotidien. Oui, ce sont de vraies larmes quand je pleure pendant une scène au complet pour un film. Tu me demandes ça alors que je me démaquille. Mon corps a pleuré, il n’a pas compris que je simulais parce que les larmes passent par les mêmes canaux.

Béatrice Dalle a dit dans une entrevue que la réalité commence quand la caméra est en marche et que la fiction se passe quand elle arrête de tourner. Elle a dit ça en se levant d’un bond. C’est ça, oui, l’amour du cinéma ; ça prend le corps. Il faut accepter de se donner, entièrement, sinon l’expérience sera un brouillon (pas mauvaise en soi, mais on passe à côté de quelque chose). Tu beurres tes toasts pendant que je te raconte ça. Ton geste est cinématographique parce que fait avec pleine conscience ; tu accèdes souvent à la transcendance sans le savoir. Le cinéma, c’est comme l’amour.

Tu ne comprends pas pourquoi je te parle chaque jour de cinéma. Moi non plus d’ailleurs. Je sais seulement que c’est mon oxygène. Je crois sincèrement que je serais morte si le cinéma n’avait pas été présent dans ma vie. Il m’a sauvé du suicide puisque j’ai joué dans un film en 2016. Quatre ans plus tard, la pandémie est arrivée et a tout paralysé sur son passage. Comme geste de survivance, je me suis abonnée à Criterion Channel, pour des films de répertoire. Depuis combien de vie déjà tout cela dure-t-il ? Il me semble que ça fait un siècle qu’Antigone réclamait justice à l’écran et que nous, nous étions occupé·e·s à écrire une histoire à l’abri des regards indiscrets dans la salle obscure. Nous sommes sur une autre planète où un jour est l’équivalent d’un mois terrien. Je vais continuer de m’accrocher à la beauté du monde, à ces visages qui ne se tarissent pas dans mes souvenirs. Je ne sais plus comment socialiser, mais il me reste les films pour me le rappeler.

Chaque film que j’écoute est important dans la mesure où il y a un avant et un après son visionnement. Tout comme les personnes que nous rencontrons. Tout comme cette femme dont je ne connais pas le nom qui m’a demandé l’heure. Le cinéma, c’est une rencontre, avec soi-même d’abord, puis avec le monde.

Il y a parfois des films qui me déçoivent sur toute la ligne, mais ils restent en moi. Ils ont seulement quelque chose que je ne suis pas encore prête à comprendre. Parfois, ce n’est pas le voyage auquel on s’attend, c’est plutôt le voyage qui nous attend.

À propos de Marie-Amélie Dubé

Voir aussi

Documentaire photographique

Texte et photos_Michel Lagacé QUAND UN TUNNEL SE MÉTAMORPHOSE EN PHARE À Rivière-du-Loup, en traversant …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *