Le chaînon manquant vers l’économie du XXIe siècle

Texte | Frank Malenfant
Image | janjf93 de pixabay.com

Lorsqu’on se demande comment financer des initiatives comme un revenu de base universel à partir des impôts sur le revenu, on est un peu comme un pilote d’hélicoptère qui se demande comment un avion peut voler sans rotor.

Regarder un nouveau paradigme à travers les lunettes du paradigme actuel nous pousse à soulever plein d’absurdités. Or, le problème est que peu d’articles de presse abordent en profondeur tous les changements structurels qui doivent soutenir ces nouvelles initiatives. J’ai vu passer sur mon fil d’actualité un article de Radio-Canada indiquant qu’un Revenu de Base Universel (RBU) pourrait réduire de moitié la pauvreté, et, dans les commentaires, les réponses conditionnées habituelles : « Comment on va payer pour ça ? Les gens ne voudront plus travailler. » C’est le réflexe normal de poser des questions plutôt que d’aller chercher soi-même les réponses, et comme je m’intéresse à cette question depuis quelque temps, j’ai eu l’envie de fournir aux curieux·euses les réflexions que j’ai tirées de ces lectures. Bien entendu, je ne suis ni un économiste ni un spécialiste de la question, mais ça ne m’empêche pas d’avoir quelques informations à partager.

LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DEMANDE UNE RÉVOLUTION CONCEPTUELLE

D’abord, il faut comprendre que le monde du travail est au début d’une phase de transformation majeure. Ceux·Celles qui travaillent dans les commerces se voient tranquillement remplacé·e·s par des caisses libre-service et des bornes d’information. Ceux·Celles qui travaillent dans les services sont tranquillement remplacé·e·s par des applications et des algorithmes d’intelligence artificielle. Ceux·Celles qui travaillent en production sont de plus en plus remplacé·e·s par des automates et des robots. Le réflexe des individus conditionnés au paradigme actuel de travailleur·euse consommateur·trice est d’y voir une menace à leur existence, avec raison. Nous sommes actuellement au coeur de la 4e révolution industrielle, et l’histoire nous a démontré que ces révolutions ne se sont jamais faites au profit des travailleur·euse·s. Et mon intérêt dans un paradigme alternatif vient de là : à titre de programmeur dans le milieu manufacturier, j’ai les deux mains dans cette révolution et j’y participe avec l’espoir qu’on sache tirer notre épingle du jeu cette fois-ci ! Je vous partage ma vision.

D’abord, il faut s’ouvrir l’esprit pour déconstruire certains dogmes du paradigme actuel, soit : qu’il faut travailler pour vivre et que les revenus de l’État doivent provenir de nos salaires. Le travail n’a de fonction que de faire fonctionner la société en procurant à chacun·e les biens et les services nécessaires à sa survie et a son confort. Si l’on a accès à tous les produits et services qu’on désire, qu’ils soient fournis par des humains ou des machines,
la société fonctionne rondement. Le principe de salariat s’est d’ailleurs développé pour permettre à quelqu’un·e de compenser une personne qui lui offre de son travail pour lui permettre de produire plus. Un artisan·e seul·e n’a pas besoin de salaire : il produit un bien et se fait payer pour son bien. Le·La salarié·e sera engagé·e par l’artisan·e pour augmenter les revenus de ce qui devient alors son entreprise. Or, si l’artisan·e avait accès à des machines pour répondre à la demande, il n’aurait pas besoin de salarié·e et ramasserait tout l’argent.

La productivité se résume à la quantité de biens et de services qu’une personne peut produire pour un travail donné, et cette productivité n’a cessé d’augmenter au fil des décennies, si bien qu’aujourd’hui, la majorité de nos emplois n’existent que parce qu’on réussit sans cesse à inventer de nouveaux besoins et à accroître sans cesse un phénomène de surconsommation. La réflexion est simple : si chaque individu dans une société est capable de produire en moyenne plus de biens et de services qu’il en a besoin, alors l’offre dépasse la demande et l’économie s’écroule. Pourquoi alors ne pas profiter de l’augmentation de notre productivité pour travailler de moins en moins, c’est-àdire juste assez pour atteindre l’équilibre entre nos besoins et ce qu’on produit ? La croissance exponentielle atteint actuellement ses limites, non seulement en matière d’utilisation des ressources et en termes de pollution, mais aussi dans notre santé mentale alors que l’anxiété colonise le cerveau des travailleur·euse·s partout sur la planète. Pourquoi alors s’acharner à produire plus sans jamais réduire nos heures de travail ?

La réponse ne va pas vous surprendre. C’est parce que nous sommes payés à l’heure et qu’on a besoin de la somme de toutes ces heures pour gagner le salaire qui nous permet de survivre ! C’est de ce constat qu’émergent des idées comme le Revenu de Base Universel. Il faut définir un nouveau moyen de survivre qui ne dépende pas de l’obligation de surproduire. Il ne sert à rien de s’exténuer à faire une tâche qu’une machine pourrait faire à notre place ou à faire de façon moins efficace une tâche qu’on sait faire plus efficacement si l’on n’est plus sous la menace constante de mourir de faim dans la rue. Et l’idée vient de là. Sauf que rares sont ceux·celles qui parlent de ce qui doit se produire ensuite. Le paradigme actuel nous dit qu’un RBU devrait être financé à même l’impôt sur le revenu des particulier·ère·s et, dans une moindre mesure, des entreprises. Or, financer un revenu à partir d’impôts sur le revenu revient à tenter de se soulever en tirant sur la poignée du seau dans lequel on se tient (to pull yourself up by your bootstraps). C’est là que nos cyniques nous disent « Ah ! Ah ! Voyez ! Ça ne fonctionne pas votre affaire ! » Seulement voilà, c’est évident, ça. On le sait. Et c’est pour ça que les revenus de l’État ou de l’organisme responsable de verser le RBU doivent se financer autrement.

FIN DE CYCLE CAPITALISTE

On n’ira pas ici jusqu’à remettre en question l’argent luimême, ce qui nous obligerait à brûler les étapes vers d’autres paradigmes. Revenons simplement à notre artisan·e de tout à l’heure. Imaginons que celui·celle-ci produit des paniers d’osier et qu’il·elle peut survivre en vendant 5 paniers d’osier par jour. Il existe une demande pour 100 paniers d’osier par jour, mais l’artisan·e ne peut en produire que 4. Il·Elle a calculé qu’en engageant 4 employé·e·s, il·elle pourrait en produite 100 et qu’il·elle·s pourraient alors se partager, équitablement ou non, les revenus de 20 paniers d’osier chacun·e, moins les autres frais, bien entendu. Tout le monde vit très bien avec presque 4 fois le revenu de subsistance nécessaire jusqu’à ce que l’artisan·e réussisse à mettre la main sur un outil qui permet à chaque employé·e de produire 25 paniers par jour. La demande étant de 100, soit l’artisan·e vend ses paniers moins chers, soit il met un·e de ses employé·es à pied. Le·La patron·ne peut alors répartir plus ou moins également les revenus des 100 paniers alors que l’employé·e congédié·e doit se trouver un autre emploi… jusqu’au jour où la demande est comblée partout et que
personne n’ait besoin de lui·elle. Une chose est certaine, un jour l’artisan·e aura mis la main sur une technologie qui lui permettra de produire à lui·elle seul·e 100 paniers pour très peu d’efforts et, ce jour-là, il·elle se partagera à lui·elle seul·e les revenus des 100 paniers tandis que ses 4 ex-employé·e·s seront sur la paille et n’auront pas la capacité de se payer la technologie de leur ex-employeur·euse. Et pourtant, rien n’a changé. Chaque jour, 100 paniers sont produits et 100 client·e·s achètent le panier dont il·elle·s ont besoin. Pourquoi alors tant de gens devraient se retrouver sans emploi alors que la richesse est créée et que l’humanité a la capacité de combler plus efficacement que jamais les besoins de tou·te·s ? Par pur manque de volonté politique.

Entendons-nous, l’artisan·e qui produit 100 paniers par jour possède aujourd’hui un capital lui permettant de produire 20 fois les revenus dont il·elle a besoin pour survivre alors que ses 4 ex-employé·e·s n’ont plus rien malgré que jamais leur patron·ne n’aurait pu se payer toute cette technologie sans leur travail à la base. L’artisan·e, seul·e, ne pouvait pas produire 100 paniers par jour. Il·Elle a réussi à en produire 100 parce qu’il·elle a eu des employé·e·s et que ceux·celles-ci ont cédé une partie des revenus découlant de leur travail à leur patron·ne afin qu’il·elle l’investisse dans des technologies augmentant la productivité globale de l’entreprise. Mais alors, pourquoi l’artisan·e n’a pas gardé à son emploi ses 4 allié·e·s en leur versant la même proportion des revenus à mesure que les technologies se payaient et qu’il·elle·s avaient tou·te·s, mois après mois, à travailler moins fort et moins longtemps ? Pourquoi, à la fin, n’y a-t-il pas 5 personnes qui tirent leur revenu des 100 paniers vendus en se relayant à l’opération et à la maintenance de la machine, l’esclave éthique du XXIe siècle qui travaille à leur place ? On connaît encore une fois tou·te·s la réponse : parce que plutôt que d’ajuster notre offre à la demande, on submerge le marché avec ce gain de productivité
et qu’on pousse les prix à la baisse jusqu’à ce qu’on ne génère plus assez de revenus pour payer tout le monde. Youppi ! Des rabais chez Walmart financés à même la mise à pied de matante Jeanine qui s’est fait donner son T4 en même temps que 200 de ses collègues le mois passé.

L’IMPÔT SUR LE CAPITAL DE PRODUCTION

Bien entendu, c’est un peu plus compliqué que cet exemple simplifié, mais c’est tout aussi vrai pour les avocat·e·s ou quoi que ce soit d’autre, bien que certains services pourraient simplement être offerts gratuitement. Des gens entrent et sortent de la population active chaque jour, et c’est pourquoi des initiatives locales à l’échelle des entreprises seraient souhaitables à court terme, mais peu pérennes. Il faudrait que ces investissements en capitaux pour la productivité soient taxés par un État ou tout autre organisme de redistribution afin d’être redistribués à tou·te·s sans
condition ni exception. L’impôt sur le revenu doit être remplacé par une forme d’impôt sur le capital de production. On travaille aujourd’hui à développer des réseaux utilisant l’intrication quantique afin de permettre aux spéculateur·trice·s de réagir à l’état du marché plus vite que la vitesse de la lumière. Amazon a probablement déjà placé dans un entrepôt pas trop loin de chez vous le prochain gadget que vous envisagez d’acheter parce que leurs algorithmes peuvent anticiper vos achats avec assez de précision pour que ça en vaille la peine. Alors, d’après vous,
avons-nous les moyens, dès aujourd’hui, de connaître l’état de l’offre et de la demande mondiales afin de définir un système qui stabilise les marchés et permet aux travailleur·euse·s d’assurer leurs revenus ? Absolument. Reste le problème des intérêts sur toutes les dettes et le fait que l’argent n’existe que parce qu’une dette y est rattachée, mais encore là, ce ne sont que des systèmes que les humain·e·s ont conçus pour les humain·e·s, des constructions sociales qu’on peut reconstruire à notre guise pour peu que l’on considère enfin l’intérêt de l’humanité en priorité. Tout ça n’est encore qu’une question de volonté politique de passer au prochain paradigme de l’humanité.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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