Le bonheur du loup

Texte | Pierre Landry

Je me promenais sur la plage à la Pointe avec ma douce. Merveilleuse fin de journée d’été, avec un soleil plombant sur l’horizon, des enfants jouant dans le sable, quelques groupes attablés aux tables de pique-nique. Le tout baignait dans une atmosphère de calme tranquille, de beauté et de bonheur partagé. Je me disais à quel point nous pouvons nous compter chanceux que quelque part dans le passé, des êtres clairvoyants ont déterminé que cet espace de nature, cette fenêtre unique donnant sur le fleuve, on la réserverait pour le plus grand nombre, elle demeurerait accessible à tous et à toutes. Sous d’autres latitudes, il y a belle lurette que ce bord de mer exceptionnel aurait été découpé en tranches pour accueillir quelques tout-inclus de prestige réservés à l’élite.

Nous sommes privilégiés parce qu’ici, à Rivière-du-Loup, au fil des générations, certains et certaines ont cru bon préserver ainsi des bribes de la beauté initiale des paysages afin que d’autres, dans le futur, puissent en profiter. Nous sommes chanceux que le feu n’ait pas dévasté notre patrimoine comme c’est trop souvent arrivé ailleurs et qu’encore là, des personnes avisées aient compris la richesse de cette architecture d’origine et aient tout mis en œuvre pour la mettre en valeur. C’est ainsi que grâce à ces visionnaires qui nous ont précédés ou qui sont nos contemporains, on peut jouir aujourd’hui d’une rue Lafontaine qui regorge encore de trésors du passé, bellement intégrés à notre quotidien. Et notre vie de tous les jours bénéficie des bienfaits du jeune parc du Campus-et-de-la-Cité et, surtout, du parc des Chutes, qui s’inscrivent comme des icônes, des îlots de fraîcheur et de verdure au cœur même de la trame urbaine.

Bien sûr, nous en avons échappé quelques-unes. On ne contrôle jamais tous les intrants du développement, tout comme l’aveuglement peut sévir à n’importe quelle époque. C’est ainsi qu’il ne reste à peu près aucun vestige du patrimoine ferroviaire, suite à la démolition de la magnifique gare dont les plus âgés d’entre nous se souviennent encore. Car le patrimoine industriel a lui aussi ses richesses, surtout dans une ville comme la nôtre où l’industrie ferroviaire a eu un rôle si important à jouer. Notre devoir de mémoire aurait dû nous imposer de conserver ne seraient-ce que quelques traces de ce passé à la fois difficile et glorieux où des milliers de Louperivois et de Louperivoises ont péniblement gagné leur vie et où plusieurs y ont laissé la santé. Peu d’entrepreneurs d’aujourd’hui sont conscients du fait que le sang qui coule dans leurs veines et qui irrigue leurs plus belles prouesses d’innovation, ils le doivent à la ténacité et à l’ingéniosité de ces prédécesseurs qui leur ont tracé la voie.

Au chapitre des pertes dont nous devons assumer le poids, il en va aussi de l’estuaire, ce merveilleux confluent où la rivière du Loup amorce les prémices d’une noce éternelle avec un fleuve Saint-Laurent auquel elle ira se fondre. C’est là le berceau initial de l’entreprise humaine, ici à Rivière-du-Loup. Fréquenté depuis des millénaires par les peuples des Premières Nations, c’est sur ce site que se sont établis les premiers contacts avec les Blancs dans cette région qui est la nôtre. C’est là qu’aboutissait cette incroyable dalle, au tout début du XIXe siècle, qui charriait depuis les hauteurs de la chute le meilleur de nos forêts de pins et de chênes à destination de l’Angleterre. C’est dans ce périmètre qu’ont été érigés les premiers manoirs et que les premières manufactures ont vu le jour. De ce passé éloquent, il ne reste aucune trace. Et les installations industrielles qui s’y trouvent aujourd’hui masquent ce point à la fois splendide et névralgique, où, si nous avions été plus vigilants, et en préservant notamment le patrimoine bâti, nous pourrions bénéficier aujourd’hui d’un site patrimonial exceptionnel, digne des plus belles villes côtières de l’Est des États-Unis. Les touristes afflueraient de toutes parts pour jouir de la beauté des lieux et notre sentiment d’appartenance et notre fierté n’en seraient que plus grands.

On accuse les rêveurs et les idéalistes de vivre dans le passé. Ce n’est pas vrai. Ils vivent dans l’avenir. Ils cherchent, à la faveur des erreurs et des faux pas qu’on a pu commettre, comment on peut imaginer un futur qui puisse nous permette de nous prémunir contre les bourdes, les oblitérations et les omissions les plus graves qui ont pu grever notre passé. Parce qu’entre vous et moi, de ce qu’on peut entrevoir aujourd’hui avec le réchauffement climatique et l’avenir catastrophique qu’il nous réserve, ne serait-il pas le temps de tirer les leçons de ce passé et de cette féroce manie du développement à tout crin qui nous a menés aux abords de ce précipice où nous nous apprêtons à tomber? Et de corriger le tir?

L’estuaire de la rivière du Loup dans sa splendeur d’antan. Carte postale, S. Belle, édit, Fraserville, Que. Coll. de l’auteur.

Les installations de la St-Lawrence Furniture qui se trouvaient sur le site de l’actuelle maison des aînés, à une époque où le développement et l’industrie faisaient encore bon ménage avec la nature et l’environnement. Carte postale, S. Belle, édit, Fraserville, Que. Eh oui! On doit ces photos à ce même Stanislas Belle dont on s’apprête à démolir la maison sur la rue Lafontaine. Elles ont été  prises entre 1894 et 1914. Coll. de l’auteur

À propos de Marie-Amélie Dubé

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