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L’art communautaire – Ma vie, ma passion

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par Dominique Malacort – dmalacort@hotmail.com | illustrations Aprilus – info.aprilus@gmail.com

 

Je dis souvent que je fais le plus beau métier du monde, celui de praticienne en théâtre communautaire, lieu où la démocratie culturelle se construit à petits pas, où la création se réalise avec, par et pour les citoyens et citoyennes, où le partage des pouvoirs et des savoirs devient réalité, où l’esprit de collaboration remplace celui de la compétition, où les idées, les gestes et les images s’entrecroisent, où la créativité mène à l’expression d’une vision du monde inspirante et critique. Dans cette oasis d’humanité, nous imaginons une réalité plus belle, plus juste que celle dans laquelle nous vivons. Pour moi, la pratique du théâtre communautaire est le plus formidable des passeports. Il me donne un accès direct aux réalités, aux aspirations et aux indignations des collectivités. Ensemble, nous activons nos imaginations et attisons nos insubordinations. Quand je participe à la construction d’une oeuvre communautaire, la force du collectif me stimule, on dirait que tout mon être est en éveil. Je jubile et je m’anime. Grâce au théâtre communautaire, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes que je n’aurais sans doute jamais connues autrement. J’ai cocréé une trentaine d’oeuvres collectives avec des personnes réfugiées politiques, rapatriées, militantes, des femmes incarcérées, des sans emplois, des personnes vivant en situation de pauvreté, des personnes aphasiques, des personnes âgées, sans oublier des citoyennes et citoyens non « catégorisés » faisant partie d’une communauté géographique : gens du monde rural et voisinage d’un quartier. J’ai oeuvré, pendant 30 ans, en Afrique de l’Ouest, à Montréal et dans le Bas-Saint-Laurent.

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Après 24 ans en Belgique, mon pays natal, 29 ans à Montréal, ma ville d’adoption, et après de nombreux voyages, je me suis établie en 2004, à Saint-Simon. J’ai alors eu l’impression d’être encore plus étrangère qu’en pleine brousse africaine, là où, par tradition, l’hospitalité est érigée comme valeur sacrée. Dans le Bas-Saint-Laurent, je découvre qu’il suffit de venir du village d’à côté pour être identifiée comme une « étrange étrangère ». J’accepte la situation sachant que dans mes valises je possède un petit trésor, un moyen pour établir des liens avec la communauté : la pratique artistique. Les collaborations avec les organismes du milieu se sont, en effet, progressivement établies et les projets se sont enchaînés. L’organisme UTIL que j’avais créé à Montréal (Unité théâtrale d’interventions locales) a déménagé son siège social à Saint- Simon et s’y enracine depuis avec force et enthousiasme. J’ai rencontré des artistes avec lesquelles j’ai établi des collaborations ponctuelles, comme celles avec Benoit Gautier, Brigitte Lacasse, Chantal Drouin, Alexandre April et des collaborations pérennes, comme celles avec Stéphanie Beaudoin et Richard Lemay qui en 2014 est devenu le coordonnateur d’UTIL. UTIL devenait « utile et agréable » autant que rassembleur. Au total, de 2005 à 2018, des projets de théâtre communautaire, multidisciplinaires et intergénérationnels se sont construits à Saint-Simon, Saint-Mathieu, Trois-Pistoles, Rimouski, Saint-Jean-de-Dieu, Dégelis, Neigette et Esprit-Saint. L’ensemble s’est réalisé avec plus de trois cents citoyens et citoyennes du Bas-Saint-Laurent.

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En tant qu’artiste-accompagnatrice et directrice artistique d’UTIL, mon approche s’est progressivement affirmée. Elle est influencée par les collaborations avec les autres artistes et est bien sûr modulée par les habitudes culturelles des divers groupes avec qui je travaille. Après plusieurs années et moult expériences artistiques, j’ai ressenti le besoin de faire le point et j’ai entrepris une recherche doctorale à l’Université Laval, là où j’avais été, durant plusieurs années, chargée de cours. A débuté alors un profond questionnement portant sur le sens et les modalités de ma pratique. Pour plonger dans ce travail, je disposais d’un endroit rêvé : un grand bureau baigné de lumière, dans ma maison, l’ancien presbytère de Saint-Simon. J’ai délibérément pris tout mon temps pour examiner et analyser ma pratique. L’entreprise fut captivante. J’en étais moi-même étonnée, moi qui n’ai pourtant jamais été très scolaire, mais au contraire, plutôt rebelle à l’école. Il faut dire qu’à partir de la maîtrise, on ne nous demande pas d’assimiler, mais de chercher de manière très autonome. Ça me convenait ! Tout en poursuivant la recherche universitaire, tout en continuantles projets de théâtre dans la région, je suis allée en Europe et en Afrique pour rencontrer des collègues exemplaires qui, par effet de miroir, m’ont ramenée à ma propre pratique. À la fin de cette recherche biographique croisée, je pouvais certes reconnaître les particularités de ma propre pratique (voir le prochain article, dans La Rumeur du Loup du mois de mars), mais je pouvais aussi affirmer, sans ambages, que le théâtre communautaire, ici comme ailleurs, est un extraordinaire vecteur d’émancipation collective. Un voyage en Argentine, en 2017, confirma cette certitude. Certes, la culture coule dans les veines du peuple argentin, mais le théâtre communautaire répond, par ailleurs, à un immense besoin de prise de parole et de résistance. Des troupes de théâtre communautaire, autogérées, festives et rassembleuses, il y en a dans presque tous les quartiers. Je suis rentrée chez moi, ragaillardie et un peu jalouse, déterminée à participer activement à la reconnaissance de l’art communautaire au Québec.

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Il nous faut reconnaître, avec lucidité et courage, un écueil majeur dans la pratique de l’art communautaire au Québec. Si l’engouement pour les arts communautaires est bien réel depuis les années 1990, la précarité et la fragilité, dans la pratique quotidienne des artistes communautaires, le sont tout autant. Pour que son impact soit réel, l’art communautaire exige de la pérennité, mais dans les faits, les artistes et les compagnies sont obligés de fonctionner à coup de projets, donc sans budget de fonctionnement ni aucune structure stable. En réalité, nous n’avons pas les moyens de nos intentions, et à chaque nouveau projet, nous recommençons presque à zéro. Au Conseil des arts et des lettres du Québec, aucun programme n’est dédié à notre pratique spécifique, contrairement au Conseil des arts de l’Ontario qui offre des subventions de projet et de fonctionnement aux organismes artistiques oeuvrant en milieu communautaire. Auprès des autres instances culturelles québécoises, nous devons nous travestir, user de mille stratagèmes pour entrer dans les cases, toujours inappropriées, comme celles de la médiation culturelle. Le Québec accuse un retard alarmant. Les artistes communautaires s’affairent à la réalisation et à la survie de leurs projets. Plusieurs sont au bord de l’essoufflement, et la plupart demeurent isolés les uns des autres. Selon moi, un changement de cap est urgent. Je me suis donc donné une nouvelle mission, qui certes va me demander autant de passion et d’acharnement que je n’en ai mis pour réaliser des projets locaux. J’aurai à identifier et à cartographier les différentes pratiques québécoises en art communautaire, à inviter les praticiens et praticiennes au dialogue et à la concertation pour que puissent naître de nouvelles alliances et pour que puissent s’élaborer des stratégies visant la reconnaissance d’une pratique commune. Pour démarrer, il me faut trouver des partenaires et des complices. J’en ai parlé autour de moi, auprès des regroupements d’artistes, des organisations culturelles, des structures universitaires et des chaires de recherche. Le projet, à caractère ouvertement revendicateur et politique, a trouvé nettement plus d’écho à Montréal qu’ici. La nomade que je suis va donc refaire ses valises. Adieu, coucher de soleil et fleuve majestueux, je retourne en ville, là où cet audacieux projet collectif peut être soutenu.

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Bien sûr, UTIL maintiendra ses actions dans le Bas-Saint-Laurent en prenant les orientations que voudront bien lui donner ceux et celles qui prendront la relève. De grands projets sont en préparation. Mais plus globalement encore, je souhaite que, pour les prochaines années, la puissance transformatrice de l’art communautaire éclate et se répande au sein de nos collectivités, partout au Québec, tant en milieu rural que citadin, que les citoyens et citoyennes puissent se réapproprier la pratique artistique, que les rêves soient révélés, les injustices dénoncées, les solutions proposées et le plaisir propagé.

À propos Marie-Amélie Dubé

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