L’architecture de paysage : Entrevue avec Grégoire Martin

Texte & photo | Marie-Amélie Dubé

Grégoire Martin vit à Rivière-du-Loup, est architecte paysagiste et gestionnaire de la coopérative Les Mille Lieux spécialisée dans les projets de conception et d’études de paysages en région. La coop possède trois bureaux : un à Montréal, un à Rivière-du-Loup et un autre à Saint-Casimir, près de Portneuf. Il travaille principalement avec les ministères, les Municipalités et les MRC pour des projets d’aménagement, autant pour des projets dans des parcs nationaux ou régionaux, pour des centres récréotouristiques, ou encore pour des grandes études de paysage pour aider les MRC à développer leurs connaissances du territoire et des outils d’interventions.

Est-ce que l’architecture de paysage est un métier récent au Québec ?

C’est un métier qui est très présent en milieu urbain, dans des villes comme Drummondville, Québec, Victoriaville, etc. L’Université de Montréal est la seule école de la province à former des étudiants dans ce domaine et elle est spécialisée en développement urbain. La formation est aussi très différente par rapport à l’Europe. Au Québec, c’est surtout tourné vers l’aménagement des quelques grandes villes, et très peu sur la planification territoriale à grande échelle. Ça a tendance à changer, mais on voit encore la région comme un territoire d’extraction, avec les mines, la foresterie, les exploitations agricoles, au lieu d’un milieu de vie. On dit que la randonnée, ça se fait dans les parcs et pas en-dehors, et ça finit là. Tout est encore très cloisonné, au contraire de la vision européenne.

Chez Les Mille Lieux, nous avons une approche à grande échelle tourne sur le territoire rural. Nous travaillons beaucoup avec les populations locales et les élu·e·s. Nous nous déplaçons sur place, et en fait, nous faisons très peu d’urbain. Même si nous avons un bureau à Montréal, nous travaillons principalement en région, au contraire de la majorité des architectes paysagistes (la formation pour intervenir en conception de milieux urbains). Il faut surtout aller chercher de la connaissance en Europe, en Nouvelle-Zélande et en Australie, puis la transformer pour l’adapter ici. Donc, c’est un peu une nouvelle manière de voir l’architecture de paysage, car on combine deux univers. Ça fait environ 20 ou 30 ans que des professionnels et la Chaire en paysage et environnement de l’université de Montréal essaient de développer le domaine en milieu rural, afin que ça ne soit plus seulement les urbanistes et amnagistes qui pensent et développe le territoire..

Comment le territoire devrait-il se développer, au travers de la transition socioécologique ?

Dans notre pratique, nous essayons de travailler avec les problématiques de développement durable, d’érosion des berges autour du fleuve, etc. Je n’ai pas de spécialité là-dedans, alors nous essayons toujours d’aller chercher les expert·e·s pour nous conseiller et nous aider. Nous allons chercher des entreprises et des matériaux locaux le plus possible et nous avons une importante conscience environnementale. Aussi, nous voulons impliquer la population dans nos projets, car c’est elle qui connaît le mieux son territoire. Nous avons un regard neuf chaque fois que nous arrivons dans une municipalité, mais les particularités de chaque paysage ou la manière dont les gens s’en servent, nous ne le savons pas. Alors, nous avons besoin des gens pour nous conseiller là-dedans. Apprendre tout sur un territoire ou une MRC prendrait des années et des années de recherche. Moi-même qui suis à Rivière-du-Loup depuis
3 ans, je suis loin d’être un expert sur la ville. Voilà pourquoi nous allons chercher des professionnel·le·s dans les domaines qui sont connexes au nôtre. Le territoire devrait toujours être développé avec et pour la population. En général, on devrait toujours faire l’effort d’aller consulter les gens, de vraiment prendre le temps de parler avec eux, d’aller chercher des données scientifiques, de pouvoir dire « OK, on fait ça parce qu’on a récolté telle information » au lieu de « On fait ça parce que j’ai entendu dire que… ».

Grégoire Martin
Architecte paysagiste et gestionnaire de la coopérative Les Mille Lieux

Les enjeux du patrimoine sont-ils difficiles à gérer dans ta profession ?

Oui, absolument, car c’est un sujet d’actualité et il manque d’outils réglementaires et de précédents au Québec. Ce sont des enjeux avec lesquelles nous sommes habitué·e·s de travailler en Europe mais pas au Québec. Le développement de la protection du patrimoine est un enjeux de taille pour la société québécoise et dans la manière de développer le territoire.

Qui peut protéger un territoire ?

Il y a des lois à chaque échelle, mais au travers de ma pratique, je vois souvent que les Municipalités vont être très réticentes à mettre en place des lois si le gouvernement ne les a pas obligées. C’est comme des poupées russes ; si quelque chose se fait au niveau du gouvernement, ça va suivre dans les MRC et ensuite les Municipalités. Mais en tant que Municipalité, on ne veut pas mettre de lois restrictives par rapport au paysage. Il y a une réalité politique et économique derrière ça. En protégeant une section et en empêchant le développement, une Ville risque de se mettre à dos une partie de sa population et de ses entreprises. D’où l’importance de travailler avec l’ensemble des acteurs locaux, autant en éducation et en sensibilisation que dans les lois.

Si l’on revient sur l’exemple de Rivière-du-Loup, je sais qu’il y a quelques années, il y avait un grand projet appuyé sur des données scientifiques afin d’aménager la ville tout en considérant la vision de tou·te·s, mais c’est resté sur les tablettes. Je trouve ça tellement dommage. Il y a aussi Cacouna qui s’apprête à améliorer son développement industriel, car ça devient de plus en plus difficile avec Rivière-du-Loup qui est entourée de terres agricoles sur lesquelles il est impossible de bâtir. La Ville de Québec elle-même a des difficultés à bâtir sur d’anciennes terres agricoles, alors en région, il est encore plus dur d’avoir des permis. Bref, ce sont tous des enjeux, des lois et des opinions enchassés, qui doivent être considérés dans l’architecture paysagère. Heureusement, je vois qu’il y a un changement politique et idéologique qui s’en vient en faveur de l’aménagement et la protection du patrimoine.

Qu’est-ce qui t’anime dans ta profession ?

C’est vraiment la relation client. J’adore travailler avec la population et répondre à ses besoins. Travailler ici à Rivière-du-Loup, dans ma région, c’est vraiment stimulant. C’est aussi un rôle d’accompagnateur·trice. On regarde les idées de projets avec les client·e·s, on voit si ça se fait ou pas, ou s’il y aurait quelque chose de mieux, etc. Chaque projet est unique et intéressant. On fait aussi parfois des projets de réconciliation, qui rassurent autant le côté politique que la population.


www.mille-lieux.ca

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