L’amour maternel : ultime bastion de la lutte environnementale

Texte | Marie-Eve Boivert

C’est le 9 mars dernier que l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette et l’écologiste et sociologue Laure Waridel arrimaient leurs forces pour mettre au monde le mouvement pancanadien « Mères au front ». Cette initiative, véritable offensive pour la pérennité de l’avenir des enfants et de la planète, n’a pas eu tôt fait de gagner le coeur et l’esprit de dizaines de mères, grand-mères et allié.e.s, tous.te.s porté.e.s par l’urgence d’agir. Regard sur la naissance d’un mouvement solidaire qui n’est pas près de se taire.

L’ÉLAN

Comment garder la foi quand l’essentiel semble vain? C’est la question à laquelle s’est butée Anaïs Barbeau-Lavalette il y a quelque temps, alors que l’espoir semblait vouloir foutre le camp: « J’ai été assailli par un élan de profonde tristesse, chose qui m’est relativement inhabituelle. Je me sentais juste avalée par l’impuissance… c’était la première fois que je n’étais pas capable de regarder mes enfants dans les yeux en leur assurant que j’allais être en mesure de les protéger pour la suite du monde… ».

Une constatation qui s’est mise à jouer sur tous les fronts pour l’artiste, qui a d’abord questionné le sens de ses occupations professionnelles, avant d’appeler cette femme qu’elle ne connaissait encore que peu, mais qui, elle le devinait, allait devenir une précieuse alliée pour la riposte à venir. Car Laure Waridel, figure bien connue du milieu environnemental, en avait elle aussi plein son casque de poliment frapper des murs. Une fois réunies, les deux femmes ont compris que leurs sentiments d’impuissance et de colère sourde, lorsque mis ensemble, pouvaient être à l’origine d’une véritable force de frappe pour ébranler l’apathie ambiante: « On se demandait profondément pourquoi ceux qui avaient le pouvoir de protéger nos enfants n’avaient pas le courage de ce pouvoir-là. »

«Et si le message central est significatif, celles qui le portent inspirent d’autant plus le respect dans tout l’imaginaire collectif.»

Puis, ce trop-plein s’est rapidement transformé en un mouvement qui s’est étendu, allant jusqu’à traverser le Bas-St-Laurent, où Catherine-Alexandra Gagnon, maman et consultante en environnement depuis une vingtaine d’années, éprouvait le même ressentiment que les deux instigatrices du projet: « À force de réaliser qu’y’a rien qui bouge, ben coudonc je sors de ma tanière, c’est mon devoir de parent, de mère, de protéger l’avenir de mes enfants, c’est la moindre des choses. »

TRANSCENDER

Pour Laure Waridel, la problématique en est d’abord et avant tout une de perception. Malgré que les données scientifiques démontrent noir sur blanc les conséquences des changements climatiques, les élu.e.s n’agissent pas suffisamment et les citoyen.ne.s se sentent bien peu concerné.e.s. « Il y a donc une nécessité de recadrer cette lutte autour de ce qui compte vraiment pour tout le monde… puis qu’est-ce qui transcende toutes les cultures, les religions, les territoires et les partis politiques? C’est le désir de protéger nos enfants, et cette valeur, elle est centrale dans n’importe quelle morale collective. », de me souligner la militante au bout du fil.

Et la suite allait démontrer la justesse de sa réflexion. Elles seront plus d’une quarantaine de femmes à joindre leur voix pour la première réunion de « Mères au front »: Provenant de milieux aussi variés que complémentaires, mais toutes portées par ce « sentiment millénaire de la mère protectrice », tel que décrit par Catherine-Alexandra Gagnon. Parmi celles-ci, des professionnelles du milieu de la santé, des communications ou du marketing; des chercheuses, artistes et actrices du milieu environnemental, dont l’activiste autochtone Mélissa Mollen Dupuis, présente au nom des femmes des Premières Nations; bientôt, des représentantes du Cercle des fermières. Tant des militantes confirmées que des nouvelles initiées à la mobilisation, mais qui par l’approche de la protection des enfants se sont senties interpellées et légitimes quant à l’appropriation de cette lutte. Un constat allant de pair avec la philosophie derrière « Mères au Front » qui se veut un mouvement décentralisé et inclusif.

MÈRES AU FRONT

Et si le message central est significatif, celles qui le portent inspirent d’autant plus le respect dans tout l’imaginaire collectif. Comme l’indique Catherine-Alexandra: « quand une mère décide qu’elle se fâche, on l’écoute. » Pourtant, Laure Waridel n’est pas sans me rappeler que « si on regarde le rapport de forces actuel, les positions de pouvoir dans lesquelles sont prises les décisions politiques sont encore majoritairement occupées par des hommes. ». Dans ce contexte, comment passer de la parole aux actes? Selon Anaïs Barbeau-Lavalette, c’est dans la multiplication des actions et dans l’affirmation de leur récurrence : « C’est le début de la suite, moi j’ai fini d’attendre, y’en a eu du monde dans la rue, y’en a eu des cris de ralliement, c’était sur le mode festif jusqu’à maintenant, mais avec la fête des mères cette année, on change le ton. Bien qu’on ait le coeur vert greffé-là parce que le moteur, ça reste l’amour, on est aussi en noir parce qu’on est en colère. »

POUR LA SUITE DU MONDE

Alors que la pandémie de COVID-19 qui sévit actuellement viendra chambarder le lancement des actions de « Mères au Front » devant avoir lieu le 10 mai prochain, l’état du monde qui s’y reflète est pourtant bien loin d’être étranger au message du mouvement. À un instant lors duquel la responsabilisation collective quant à la protection de l’environnement devient impérative, un événement de l’ampleur d’une pandémie et le ralentissement qu’il aura nécessité en occident mènent nécessairement à la réflexion. Pour Catherine-Alexandra, l’occasion est inespérée pour nous questionner sur notre mode de vie : « ce genre de situation vient mettre en lumière nos dépendances, la frénésie de nos déplacements, notre relation de plus en plus archaïque avec la nature et ultimement, notre échec environnemental ».

Surtout, la pandémie de la COVID-19 nous prouve que lorsque la menace est tangible, un sentiment que n’évoque pas encore les conséquences des changements climatiques (bien qu’ils soient intellectualisés par la plupart), la réaction de nos dirigeant.e.s ne se fait pas attendre. Pour Laure Waridel, il y a là un phénomène extrêmement intéressant: « Lorsqu’on prend l’urgence au sérieux, on est capable collectivement de se mobiliser et de déployer les ressources qui sont nécessaires pour l’intérêt de la collectivité. C’est une belle preuve qu’il est possible de faire une transition. Or, il est dommage que ça ait pris une catastrophe sanitaire pour qu’on ait l’occasion d’assister à ça. » Mais bien que tout semble possible, tout reste encore à faire.

Pour être à l’affût des actions du mouvement, vous procurer des outils (tels que des trousses citoyennes disponibles dans le Bas-Saint-Laurent) et télécharger l’identité visuelle du mouvement pour afficher votre solidarité, rendez-vous au meresaufront.org ou sur la page Facebook Mères au Front Rimouski et leurs allié.e.s.

À propos Marie-Amélie Dubé

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