L’amour (du culturel) au temps du coronavirus

Texte | Marie-Eve Boisvert
Photo | Jay Kearney

Alors que la quasi-totalité des secteurs de l’économie québécoise est désormais placée en quarantaine, on se rappellera que le milieu de la culture et de l’événementiel fût l’un des premiers à être ébranlé et mis à l’arrêt dans ce contexte de la pandémie de Covid-19. Ce même milieu qui a su faire volte-face presque instantanément en contexte de distanciation sociale pour nous offrir des performances, lectures et contenus créatifs en ligne, véritables témoins de sa résilience et de sa créativité, mais surtout, de sa nécessaire présence dans nos existences.

Cette situation exceptionnelle rappelle néanmoins la précarité du milieu culturel. Afin de mieux cerner cette réalité, tant d’un point de vue régional qu’urbain, j’ai d’abord pu m’entretenir avec Philippe de Carufel, membre de l’organisme de diffusion l’œil de la tempête opérant à Trois-Pistoles, qui a su m’exposer les contrecoups  d’un tel contexte pour un diffuseur alternatif en région, dont les activités sont exclusivement gérées par un conseil d’administration composé de bénévoles. François Deschamps, cofondateur du Regroupement des travailleur.euses de l’événementiel et de la culture a pu, de son côté, me présenter l’impact de la situation sur les acteurs de l’industrie du spectacle et de l’événementiel dans les grands centres.

Les contrecoups de la pandémie sur l’offre culturelle régionale

Le portrait du milieu de la diffusion dans le Bas- Saint-Laurent diffère de celui des territoires urbains, notamment puisqu’il comporte davantage d’OBNL. On devine pourtant que, si les dommages collatéraux de la Covid-19 s’y présentent avec certaines nuances, ils y sont tout aussi tangibles.

Pour Philippe de Carufel, membre bénévole de l’organisme de diffusion alternatif L’œil de la tempête, pas d’inquiétude à savoir s’il recevra un revenu malgré les nombreuses annulations de spectacles du diffuseur. Pour lui, c’est d’abord sur l’offre culturelle que l’organisme construit et à laquelle les citoyen.ne.s des Basques ont accès que l’impact est le plus important à moyen terme.

« Dans une année, on fait toujours en sorte d’organiser des spectacles qui sont plus lucratifs, qui nous permettent d’amasser un certain coussin financier, lequel nous permet de financer des shows qui eux ne sont pas rentables. En ce sens-là, on avait un show frette d’Alaclair Ensemble prévu le 14 mars dernier, qui est tombé en plein dans le début des mesures d’annulation de rassemblement et, dû à ce timing-là, le spectacle a dû être annulé alors que son installation – et les coûts qui y sont rattachés – était enclenchée. En bref, on se retrouve avec des factures qui rentrent, une subvention qui ne sera peut-être pas accordée dans ce contexte et des revenus qui disparaissent. » Autrement dit, ce genre de situation enlève à l’organisme ses fonds de côté, menaçant sa liberté et ses moyens pour ensuite offrir une programmation riche et variée.

Une situation qui, selon Philippe, démontre le statut très précaire des organismes de diffusion en région « Ce qu’il faut comprendre, c’est que même sans Covid-19 la diffusion culturelle en région c’est un défi, parce qu’on a bien beau se dire que plus on fait de représentations plus on va gagner de spectateurs, ça reste toujours très difficile de rentrer dans ses frais. C’est certain que si ce genre de situation se répétait coup sur coup, il faudrait qu’on en vienne à payer de notre poche, ce qui n’est tout simplement pas possible. Dans le cas actuel, il est clair que ça ralentit les possibilités de développement pour notre OBNL. »

Pour le diffuseur, le soutien idéal de la part des spectateur.trice.s reste encore de s’offrir un autre spectacle de la programmation une fois leur billet remboursé : «  Il ne faut pas hésiter à tenter une découverte, on propose des représentations de qualité dans des environnements le fun. Réinvestir, disons ce 25$-là dans un autre spectacle, c’est démontrer que l’on croit en l’objectif de L’œil de la tempête. »

Autrement, comment peut-on imaginer un avenir plus doux pour ces organismes qui font voyager la culture jusque dans le Bas-du-Fleuve? Pour le cofondateur de L’œil de la tempête, la question s’avère complexe : « Il est certain que ça pourrait aider de se regrouper entre diffuseurs partageant les mêmes mentalités. Or, il est également intéressant de fonctionner en silos, afin d’être en mesure de construire des programmations qui vont plaire à nos milieux spécifiques. » Alors que les solutions semblent encore à déterminer quant à l’avenir de cet organisme de diffusion culturelle régionale, semblerait que le support de la collectivité s’avère encore une arme au potentiel redoutable.

François Deschamps
Crédit photo : Jay Kearney

De la nécessité d’épauler son milieu par le partage des connaissances

François Deschamps est un habitué du paysage culturel. Diffuseur, travailleur à contrat ou salarié en coordination d’événements culturels et musicien. Son profil est typique dans le domaine du spectacle et de l’événementiel : il y porte plusieurs chapeaux, à la suite de l’autre ou tous à la fois. Un contexte de travail stimulant certes, mais particulièrement complexe à gérer quand la question de la paperasse entre en ligne de compte.

Conscient des enjeux concernant les modalités d’employabilité, la gestion des revenus, les contrats (souvent verbaux) ainsi qu’ultimement les droits des travailleur.euses, François réfléchissait depuis un moment déjà à créer une association pour aider en ce sens.

L’arrivée de la Covid-19 et les conséquences qu’on lui connaît déjà auront simplement agi comme accélérateurs à la création du Regroupement des travailleur.euses de l’événementiel et de la culture. Il faut dire que lorsqu’on perd  un important contrat, tel que Les Nuits Psychédéliques de Québec, on se retrouve avec une certaine quantité de temps pour investir un projet de cette envergure.

La création de cette ressource se sera effectivement révélée nécessaire, alors qu’en seulement quelques jours plus de 7000 personnes se sont jointes au regroupement via le groupe Facebook.

Mais à qui s’adresse-t-il exactement? « On vise à représenter les gens qui s’occupent de tout ce qui est connexe à la logistique d’événements culturels; ceux qui sont en coulisse, impliqués au montage ou dans l’organisation. Puis  aussi aux quarts de métier qui sont en quelque sorte orphelins, comme les photographes d’événements, les drag-queens, bref, tout ceux.celles qui tombent entre les craques du plancher. Notre priorité n’est pas de représenter les artistes, qui ont pour la plupart l’opportunité de faire partie d’associations ou ont des agents pour les protéger. », de me préciser François.

Bien que le regroupement permettrait à ce secteur de l’industrie culturelle d’avoir une voix auprès des instances gouvernementales, sa création se veut avant tout un outil d’autonomisation : « Les besoins du milieu peuvent être comblés directement par le milieu, mais pour ça, il faut qu’on s’organise. » S’organiser, d’abord pour permettre l’accès à de l’information claire sur les droits des travailleur .euse.s, un besoin qui, selon le cofondateur, se sera révélé criant en cette période de crise. Ensuite, afin d’être en mesure d’offrir de la formation en santé et sécurité au travail. Puis, éventuellement, afin de doter le milieu d’une mutuelle à laquelle les gens pourraient adhérer de manière volontaire. »

En bref, des mesures qui seraient mises en place afin d’éviter aux acteurs du secteur de se retrouver en situation de précarité : « En ce moment, il y a des travailleurs qui ont déjà effectué des contrats pour lesquels leurs employeurs n’ont plus les liquidités pour les payer. Or, avec cette culture; qui est celle dans laquelle il ne se fait pas systématiquement de contrats écrits, il devient difficile lorsque vient le temps d’avoir accès à un dédommagement – ou de prouver l’existence d’un revenu – d’avoir des recours. »

Bien que l’arrivée de la Prestation canadienne d’urgence ait permis à un certain nombre de ces travailleurs de respirer un peu, les impacts du Covid-19 continuent d’alimenter le questionnement initial : « De quelle façon ces gens qui participent à l’activité économique du milieu culturel puissent être protégés davantage et éviter d’être, encore, dans une situation de précarité stressante? »

À propos Marie-Amélie Dubé

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