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La souricière

par François Caron – Photos Frank Malenfant

 

Le public des soirées Slam de Rivière-du-Loup apprécie énormément les propositions des nouveaux participants cette saison. Ce sont donc deux nouveaux slameurs qui ont remporté cette 3e soirée : Vincent Couture et François Caron. Grâce à la collaboration de La Rumeur du Loup, la ligue de Slam de Rivière-du-Loup partage ce mois-ci avec vous une fiction militaire écrite par François Caron.

 

La semaine passée, je n’ai pas seulement élu un maire. J’ai aussi élu domicile. Après une campagne de plusieurs années où les maisons et les villes candidates se sont succédé, j’ai reçu les clés de ma sédentarité. Mais, comme en politique, la lune de miel fut de courte durée. J’ai vite réalisé que l’acte de vente ne faisait pas mention des locataires sans bail qui résidaient au coeur de la maison. Confortablement assis dans mon nouveau salon, je terminais la biographie de Napoléon quand je suis tombé nez à nez avec leur émissaire : une souris fierpet qui trônait dans le salon sur ses pattes arrières, le torse bombé. Je l’ai appelée Wellington. Pendant trois longues secondes, j’ai scruté le regard vide du rongeur pour comprendre son intention. Et j’ai tout compris. Dans l’agitation de son museau et le battement de ses moustaches, le message était clair : partez de chez moi ! C’en était assez. J’ai tapé du pied pour faire fuir le misérable Wellington qui s’est terré sous le manteau du foyer. La meilleure défense est l’attaque. Avec mon sabre, j’ai arraché la brique qui formait le revêtement du foyer pour révéler l’architecture complexe de canaux et de tunnels faits avec des matériaux de construction, de l’isolant, des graines d’oiseau et des excréments. On pouvait y distinguer la chambre à coucher, où l’on trouvait de la mousse isolante, les boules de coton et les morceaux de vêtements ; la cuisine, où il y avait les réserves de graines et de noix ; et la salle pour les grandes réunions avec une table centrale faite sur le dos d’un jeu de cartes. Au moment où tout fut arraché, une vingtaine de souris se sauvèrent dans tous les coins de la maison, soit vers le grenier ou le sous-sol. En regardant de plus près, sur la table-jeu de cartes autour de laquelle Wellington était assis, on pouvait distinguer un alignement de petites graines, représentant un plan assez fiable de la maison. C’est là que j’ai compris : elles préparent une attaque ! Le temps presse. Elles ont l’avantage du terrain et contrôlent déjà une majorité des ressources. Je m’allie d’office à un malabar en chienne brune qui arbore les armoiries de la famille Maheu-Maheu. Assis à la table de cuisine, scrutant de l’oreille le silence de la nuit, on dessine un plan de la maison, on évalue les entrées et les sorties et l’on évoque les options : une attaque-surprise aux petites heures du matin ? Incendier la maison et repartir à neuf ? Fomenter une révolte chez les souris en subtilisant des graines pour laisser croire à la corruption ? Organiser une alliance diplomatique par un mariage arrangé avec la fille de Wellington ? Un grattement sous la porte. En me retournant, je vois un écureuil moustachu, sur la poutre de pruche, aux côtés de Wellington. Deux ennemis, unis contre un adversaire commun — moi. S’il faut que l’armée rousse s’en mêle, ça sera mon Waterloo. Le lendemain, j’ai soudoyé une dizaine de souris avec du beurre d’arachide. En échange de leur allégeance, je leur ai offert la chambre de mon fils. Rien à faire. Les loyalistes ont pris le dessus et l’armée velue s’est multipliée jusqu’à envahir la maison. Nous avons dû nous replier dans la remise, seulement pour réaliser qu’elle était déjà occupée par des factions de moufettes et de ratons qui se disputaient le grenier. Face à l’irrémédiable, je me suis retranché. J’ai abandonné le terrain aux occupants. J’ai été expatrié… Je me suis loué un bon appart… à Sainte-Hélène… de Kamouraska.

 

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À propos Marie-Amélie Dubé

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