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La décélération : Prendre le temps

texte Marc Fraser

 

La croissance à tout crin a comme corolaire l’accélération effrénée de nos vies. Si bien qu’une étude menée par Microsoft conclut que le temps d’attention des Canadiens serait passé de 13 secondes en 2000 à 8 en 2015, ce que nous situerait tout juste en deçà du poisson rouge[1]. Or, pour parvenir à un nouveau modèle de développement affranchi des diktats de la croissance à tout prix, il faudra prendre le temps.

 

L’optimisation du temps est au centre du modèle capitaliste. La plupart des produits et des innovations de ce système vise à « gagner » du temps et ainsi augmenter la productivité. Paradoxalement, nombre d’outils technologiques prétendent permettre à l’être humain de dégager du temps dit « de qualité ». Promesse non tenue si l’on en croit le PQ qui propose que l’État prenne en charge la préparation des lunchs des écoliers pour que les parents trouvent le temps d’être… des parents. En réalité, le capitalisme ne tolère l’oisiveté que si le travailleur se transforme en consommateur. On ne le répétera jamais assez : la publicité a besoin de temps de cerveau disponible. Et rien n’est plus perméable qu’une cervelle bien isolée et hypnotisée par des images qui défilent sur un écran.

 

ÉLOGE DE LA LENTEUR
Ça m’a pris beaucoup de temps à m’en rendre compte, mais je ne peux plus me le cacher : je suis lent. Cette faculté de lenteur m’apparaît particulièrement précieuse en cette époque d’agitation généralisée. Elle n’a toutefois pas pour effet de me paralyser ni de réduire mon efficacité. Au contraire, je crois qu’elle permet un décalage qui augmente ma capacité de réfléchir et mieux cerner certains enjeux collectifs.
Le rapide fait du bruit, pendant que le lent l’écoute.
Le rapide dépense beaucoup d’énergie ; le lent la canalise.
Le rapide s’intéresse à la réponse ; le lent, à la question.
Le rapide finit par tellement s’agiter que c’est lui qui semble complètement paralysé.

 

« La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme. » Milan Kundera, La lenteur, 1995

LE TEMPS DE TRAVAIL
Si la technologie a permis d’augmenter la productivité, elle est rarement garante de la durabilité des biens qu’elle produit. Si bien que nous produisons plus pour remplacer des objets rapidement obsolètes, voire carrément jetables, et satisfaire les besoins insatiables des consommateurs. La même logique s’applique aux services, souvent rendus à la va-vite, avec une qualité tout aussi approximative. Au bilan, en dépit des gains en productivité, le temps de travail rémunéré n’a cessé de croître, passant de 485 minutes par jour pour les hommes en 1986 à 502 minutes en 2015, et de 380 minutes à 430 pour les femmes (Enquête sociale générale, Statistique Canada, 2015). Le travail enchaîne de plus en plus le citoyen qui s’isole, ballotté entre le boulot et les écrans, loin de la sphère collective.

 

DÉCROISSANCE ET DÉCÉLÉRATION
La décroissance passe nécessairement par un réaménagement du temps et un ralentissement de notre rythme de vie. Pour y parvenir, réaffecter les gains de productivité en réduction du temps de travail est une approche dont les avantages sont multiples. Principalement en ce qui concerne la santé du citoyen, qui s’en trouvera moins stressé, plus reposé, disposant de temps pour s’instruire, se cultiver, s’occuper de sa famille et mettre ses compétences au service des autres. Une partie de ce temps pourra aussi être réinvesti dans la production et la transformation d’aliments ; la fabrication, l’entretien et la réparation d’objets ou d’outils dont on prolongera ainsi la durée de vie utile. Ce citoyen sera également plus disponible pour participer à la vie collective et démocratique. Il contribuera aux débats de société, influencera le cours pas si inéluctable des choses. Il fera entendre sa voix pour s’élever contre la dilapidation suicidaire des ressources et leur accaparement par une minorité aveuglée par l’accumulation maladive des biens. À terme, les voix combinées de tous ces gens qui refusent de marcher obstinément vers l’effondrement planétaire formeront une masse critique suffisante, un contre-pouvoir efficace pour articuler un projet politique de sortie du capitalisme et du productivisme.

NDA : Par souci de cohérence, ce texte a été remis en retard.

[1] Consumer Insights, Microsoft Canada. Attention Spans Research Report. Spring 2015.

À propos Marie-Amélie Dubé

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