La chaise neurasthénique

Texte | Catherine Dumont-Lévesque
Oeuvre | La Chaise neurasthénique de Xavier Barriault

Je suis un bloc de ciment bardé de clous et j’ai le cul soudé à ma chaise. Les journées de quarantaine se ressemblent. Je me lève aux mêmes heures à tous les matins pour rédiger mon mémoire de maîtrise. Ma fenêtre donne sur la rivière Magog, j’entends la chute d’eau qui se déverse infiniment avec fracas, toujours en mouvement tandis que je reste immobile. Il y a parfois un pêcheur solitaire qui trempe sa ligne à l’eau, je me demande si ça mord.

Le ciment, c’est mes muscles de fesses ankylosés ; les clous, mes doigts qui tapent furieusement sur le clavier, si fort que mes os craquent. Je bois tellement de café que, parfois, je me sens devenir un peu paranoïaque : je me dandine sur ma chaise mais le deadline me rappelle à l’ordre, il faut écrire, lire, avaler des quantités déraisonnables de mots, régurgiter les tournures de phrases académiques, pluguer les notes de bas de pages les plus savantes. Rester concentrée, les yeux rivés sur l’écran, produire, produire jusqu’au point final, regarder toutes les heures de la journée passer sans bouger.

Comme la chaise de bois qui déborde de béton, mon cerveau dégouline : je regarde ma psyché se répandre dans les fichiers d’ordi bien classés, comme le café que je viens de renverser. Je me couche de plus en plus tôt et me lève de plus en plus tard, les journées se déroulent dans la brume. J’ai l’impression qu’elles durent vingt minutes, ou plutôt une année entière, comment le saurais-je, le temps n’a plus de valeur excepté celui que j’ai perdu pour ma prose. J’exulte quand je trouve la bonne structure de phrase, la bonne autrice, le bon auteur, j’explose quand je trouve enfin ce que je veux dire et comment le dire : la mélancolie des études supérieures n’est pas totale, elle est jalonnée d’eurêka qui me rendent légère. Bientôt, je porterai l’assaut final, conclusion puis approbation, ce sera l’aboutissement de ma quête solitaire et le ciment s’évaporera d’un coup en poussière. Le déconfinement s’en vient, j’aurai les fesses libres et la matière grise reposée, je suis un bloc de ciment bardé de clous, lézardé par les courbatures, mais mes failles seront bientôt choses du passé. Je déracinerai mes jambes, mes bras figés depuis des mois dans la même position et j’irai me pitcher dans l’eau du fleuve, de toute façon quand j’aurai fini d’écrire il fera beau et chaud. Ce sera le temps de porter un bon coup de masse au béton, histoire de ne pas le manquer, le réduire en cendres qui se disperseront au vent et de me laisser tomber dans les bras de ceux que j’attends et qui m’attendent. La mélancolie sera vaincue, étudiant.e.s neurasthéniques de ce monde, unissez-vous, la ligne d’arrivée n’est pas aussi loin que vous le croyez.

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À propos Marie-Amélie Dubé

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