La caverne à Philippe

entrevue Marie-Amélie Dubé | retranscription Geneviève Malenfant-Robichaud | photos Guillaume Leblanc

Professeur retraité de muséologie à l’Université Laval, Philippe Dubé est un collectionneur boulimique, un curieux, un chercheur sensible et un passionné drôlement passionnant. Deux pages pour vous faire découvrir, goûter aux histoires, au savoir et à l’expérience de cet homme, c’est peu. Le collectionneur a loué un espace à Rivière-du-Loup ou sont entassés des dizaines, voire centaines, d’oeuvres achetées, trouvées, où reçues ça et là au courant de sa vie. Il est à l’étape de les faire sortir de sa caverne pour qu’elles puissent être vues et reconnues. Il les offre à des fondations, des musées. Chaque oeuvre renferme une histoire. Celle de son créateur, mais aussi celle de la manière dont elle est entrée dans la vie de Philippe.

Philippe Dubé : En fait, pour chaque tableau, il y a une raison, un prétexte.

Rumeur du Loup : C’est la rencontre avec un humain, avant tout ?

Philippe Dubé : Non. C ’est très drôle mon affaire, et j’ai un peu honte de le dire, mais je me suis toujours refusé à l’Histoire de l’art. Mon intérêt spontané était d’aller de ce côté, n’étant pas artiste, mais m’intéressant à l’art. Cependant, je n’ai pas cédé à la tentation pour la simple et bonne raison que je ne voulais pas avoir de grille de lecture de ce qui m’était présenté en termes d’art.

R.L. : Tu voulais être un observateur vierge ?

Philippe Dubé : Complètement. Je me suis laissé aller là-dedans parce que je n’avais aucune barrière, aucune grille préétablie. Je me suis évidemment documenté, j’ai beaucoup lu. J’ai découvert des artistes, dont Marcel Baril, sur qui j’ai écrit un livre. Mais, je me suis refusé à l’Histoire de l’art pour, peut-être, mieuxy entrer.
Finalement, je me suis retrouvé quand même à l’université. Je me suis alors rendu compte -et je ne sais pas si je devrais le dire- que mes collègues, eux, ne vivaient pas avec l’art.

R.L. : Il y avait une distance entre eux et l’art, comme historien.ne.s ?

Philippe Dubé : Oui, forcément, par la nature même du travail scientifique, ils doivent prendre une distance. Moi, je voulais vivre avec l’art au quotidien. J’ai eu des appartements de fou, aux murs tapissés. J’en ai liquidé quand même beaucoup au fil de mes déménagements. Heureusement !

R.L. : En faisant des dons ?
Philippe Dubé : Je vise principalement des institutions muséales. La Fondation Léa-Roback, par exemple, va faire un encan avec le lot que je vais lui donner pour amasser des fonds en vue d’offrir des bourses à des étudiantes en sciences sociales.

R.L. : Tu les avais toutes achetées ?

Philippe Dubé : Oui, bien sûr, pour la plupart. Mais, je ne sais pas si je devrais dire ça aussi, j’en ai trouvé certaines dans les poubelles. Entre autres, une sculpture non signée de Suzanne Guité. J’ai aussi plusieurs oeuvres que les artistes ont considérées comme ratées. J’ai trouvé un Laliberté à un marché aux puces. Il est clair que les gens ne connaissent pas toujours l’histoire et n’accordent pas la même importance aux oeuvres. Par exemple, ce buste a été produit en série pour financer le monument en hommage à Dollard des Ormeaux.

R.L. : Tu n ’avais certainement pas assez de murs pour accrocher tout ça ?
Philippe Dubé : Non. Et même si je suis en processus d’élagage, je ne peux pas m’empêcher de continuer à en amasser. C’est compulsif, pour un.e collectionneur.euse, il y a toujours un vide à combler. Toute ma vie, j’ai essayé de comprendre d’où ça venait. J’ai eu peu de collections d’objets dans mon enfance ou j’abandonnais très vite. C’est sûr que ça me comble, mais je ne sais toujours pas ce que ça vient faire dans ma vie. Ce n’est vraiment pas pour le prestige. Souvent, je ne demande pas de grandes signatures.

R.L. : Donc, toi, tu es un historien ?
Philippe Dubé : Je suis un ethno-historien. J’ai étudié à l’Université Laval. Le tatouage a été ma première étude approfondie. Au premier cycle, je me suis intéressé au traitement des morts à l’époque où les gens exposaient les corps à la maison, où il n’y avait pas de thanatologues. Je me suis aussi penché sur la question de la villégiature dans Charlevoix. J’ai même fait une session d’études aux États-Unis, où j’ai travaillé à Yale avec Vincent Scully. Il m’a beaucoup aidé à travailler sur le sujet de la villégiature. J’ai publié, fait une exposition, reçu des prix. Ce qui m’a amené sur ce sujet est de savoir pourquoi les gens de la ville venaient passer l’été à la campagne. J’ai découvert que c’était pour des raisons hygiénistes. Lors des épidémies, les riches avaient les moyens de quitter la ville. Les juristes, particulièrement, tombaient en vacances durant l’été, les cours de justice étaient fermées. Les gens d’affaires venaient porter et chercher la famille au début et à la fin de l’été.

R.L. : Tu enseignais aussi à l’université.

Philippe Dubé : J’ai tout d’abord été conservateur à La Malbaie au Musée de Charlevoix pendant 5 ans, puis à Parcs Canada à Québec pendant 3 ans et enfin, au Musée de la civilisation où j’ai agi comme chargé de projet de l’exposition inaugurale, Mémoires, qui a été en place pendant 15 ans.
À ce moment-là, il y a eu un concours pour un poste de professeur.e dans un nouveau programme en muséologie. On m’a téléphoné pour me suggérer de soumettre ma candidature. Mes professeur.e.s savaient que je n’avais pas le profil type académique, mais ils voulaient plus de compétition. J’ai remporté finalement ce concours, mais ce n’était pas quelque chose que je voulais au départ. J’ai posé mes conditions et j’ai commencé à enseigner dès l’ouverture du programme. J’y ai finalement enseigné pendant 30 ans. Ce qui m’a rendu confortable dans l’enseignement, c’est que mes étudiant.e.s avaient tou.te.s déjà au moins un bac. J’ai donc travaillé avec la crème. De plus, la muséologie est une science très concrète. Ça me plaisait d’être dans cette niche du Département des sciences historiques.
Le revers a été que j’étais le seul professeur de mon secteur. Ç’a été un dur combat, mais j’étais convaincu d’avoir les meilleur.e.s étudiant.e.s. pour la profession.

R.L. : Tu collectionnes aussi des livres ?

Philippe Dubé : Oui. J’ai essayé d’en offrir aux bibliothèques universitaires, mais elles tiennent de moins en moins de livres maintenant.

R.L. : Avons-nous affaire à la disparition de l’objet d’art avec le numérique ? Je trouve que je ne ressens pas la même chose à voir une photo qu’à être ici, immergée avec l’oeuvre. C’est vraiment deux mondes. Où s’en va-t-on ?

Philippe Dubé : Définitivement vers une disparition progressive de la matérialité… Mais, il y a de drôles de retours dans la vie. Je ne jette pas encore la serviette. Je ne suis même pas sûr que les plus jeunes ne soient pas aussi sensibles à ça, mais différemment, bien sûr…

R.L. : Tu aimes lever le voile sur des artistes à qui on n’a pas accordé assez d’importance ?

Philippe Dubé : Oui, je pense qu’on peut dire ça. C’est le côté ethnologue chez moi. Mon jugement n’est pas le même que celui d’un.e historien.ne de l’art. L’historien.ne est plus sélectif.ve, voire parfois élitiste. Il.elle cherche le chef-d’oeuvre, la maîtrise des techniques, le côté académique. L’ethnologue se tient au ras du sol.
Quand je travaillais sur Marcel Baril, qui est encore aujourd’hui méprisé des historien.ne.s de l’art, j’ai eu la chance de le rencontrer. Baril a un style enfantin mélangé avec plein d’autres choses, c’est un univers en soi. Je l’ai déniché en travaillant sur le philosophe François Hertel. Hertel, qui collectionnait l’art, a dit de lui dans un article qu’il était un de nos plus grands peintres québécois. Personne ne le connaissait parmi mes collègues historien.ne.s de l’art. J’ai fini par trouver le portrait de Hertel chez un galeriste de Québec. Ils étaient complices tous les deux. Le portrait en question est très particulier, incluant une pierre tombale à l’effigie de l’image.
Baril a beaucoup peint ses souvenirs. Il raconte la société traditionnelle du Québec. Son atelier comptait plus de 700 tableaux, en plus de ceux qui ont été vendus. Pourtant, il avait honte de ce qu’il faisait.

R.L. : Une partie de l’idée de redistribuer ces oeuvres vient du désir de mettre ces artistes à l’honneur ?

Philippe Dubé : En effet, et l’honneur ne me revient pas.

R.L. : Quel est ton échéancier ?

Philippe Dubé : J’espérais pouvoir le faire en 1 an, mais ce ne sera pas possible. Je vais renouveler mon bail. Je ne vends pas les oeuvres, car les gens tendent à devenir fous avec l’art. Pour moi, la préciosité des oeuvres n’est pas dans leur valeur marchande, mais plutôt dans leur valeur culturelle.

À propos Marie-Amélie Dubé

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