La Banshee

Texte | Joelle Rivard
Oeuvre | Laura-Lou Fortin

Elle a traversé les grandes mers dans le sillage d’un navire, comme tractée par un fil invisible. Par une volonté qui n’était pas la sienne. Bientôt, elle pourra enfin cueillir les âmes inconscientes qui l’ont invoquée.

Ils jettent l’ancre dans le chemin qui marche. L’odeur des cadavres la réveille, l’arrache à la léthargie causée par le voyage. Sous une nuit sans astres, une file de bateaux en attente pour accoster et sur l’île, débarquer leur funeste cargaison.

Ils fuyaient la famine. Ils ont paqueté la maladie dans leurs bagages. Pris le large en quête d’un Nouveau Monde. Vogué dans des conditions atroces, la mort à leurs trousses. Des milliers d’entre eux ne poseront jamais le pied sur ce continent de la deuxième chance. Pour ceux-là condamnés, jamais ne se réaliseront leurs rêves de richesse et de liberté en Amérique.

La créature nage, son long corps reptilien ondoyant à la surface de l’eau saumâtre. Poussée par sa queue d’écailles, elle se fraie une voie sur la berge rocheuse. En l’absence de la Lune, sa peau translucide avale la nuit d’encre. Laisse l’impression sinistre qu’elle flotte au-dessus du sol.

Ses tentacules frétillent, échappent un bruissement humide. Aussitôt elle sent la maladie, reine incontestée de l’île. Odeur de bile et de désinfectant. Oui, elle le devine ; elle s’est échouée en terre d’horreur et d’abondance.

Guidée par l’instinct, elle trouve l’emplacement de son prochain nid : le jardin des Irlandais allongés. Morts. Ensevelis. Prêts à se relever. Elle rampe d’une croix blanche à l’autre. Elle jauge, évalue la ressource qui s’empile six pieds sous terre. Légion d’hôtes, de vaisseaux pour la recevoir elle et sa progéniture.

Elle se dresse sur sa queue et de ses yeux proéminents aux pupilles en forme de vaguelette, contemple son nouveau domaine. Des feux-follets flottent au-dessus des tombes. Sa peau absorbe leur énergie et projette à son tour une faible lueur verte. Elle penche son visage vers une croix. S’approche du sol. Et ses tentacules farfouillent, retournent la terre. Oui, demain est plein de promesses.

Non loin de là, dans les baraques en bois, les patients typhiques sont réveillés par un cri strident. Le cri aigu et éraillé d’un oiseau sombre. Un vent souffle sur les draps des malades. La fièvre monte chez certains. Les autres sont pris de tremblements incontrôlables. Ils le savent très bien ; il n’y a pas que la maladie qu’ils ont apportée avec eux. Les déités des temps immémoriaux sont appelées à ressurgir. Encore et pour toujours. C’est une réalité aussi inéluctable que le cycle de la Lune.

À propos Marie-Amélie Dubé

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