Gotti nous a fait un loup juste pour nous

Texte et Photo | Marie-Amélie Dubé

MAD : Parle-moi un peu de cette expo au Musée du Bas-Saint-Laurent, Aux grands maux, les grands mirages. D’où ça part ? Pourquoi ? Où on s’en va ?

En fait, depuis quelques années, je suis préoccupé par l’environnement en général, je suis une personne qui y est sensible. C’est pourquoi on est dedans avec cette expo. C’est un long processus, chacune de mes expos est différente. Donc, c’est tout le temps une recette différente, il y a toujours de nouvelles sculptures. Je m’amuse avec les objets qui vont créer des histoires. Comme tu peux voir ici, avec cette sculpture-là, avec le loup, je suis très surpris. Je l’avais dans ma tête, mais je ne m’attendais pas que ce soit si intense.

MAD : Oui, le loup ! Avec son manteau d’arlequin !

Exactement. Alors, tout ça habitait dans ma tête, et je me suis dit que j’allais l’essayer, voir ce que ça donne. Donc oui, en fait, tout ça est simple : des objets avec lesquels je m’amuse.

MAD : La prémisse, est-ce que c’est un matériau ? Autre chose ?

En fait, je suis habité par plein de problématiques. Comment dire… je pourrais t’en parler pendant trois heures ! Dans le fond, je suis comme un enfant, je joue avec des objets, chaque animal est porteur de sens. Je pars du principe que ce sont comme des caricatures. Comme dans le journal, des caricatures sur l’environnement ou un sujet X. Par exemple, le loup. Au départ, il était inspiré par la gang de La Meute, et puis j’ai laissé cette sculpture-là dans mon entrepôt pendant quatre ans parce que je n’étais pas capable de travailler dessus, je n’avais pas le temps puisque j’ai plein d’expositions back à back. Et puis ensuite, je suis arrivé devant l’arlequin de la commedia dell’arte, un personnage qui vend de la bullshit aux gens et que si tu oses rivaliser, il va te tabasser. Donc, mon loup est déguisé en arlequin et, autour de lui, il y a des squelettes. Il flashe beaucoup au premier regard avec ses couleurs, mais il a quelque chose qui ne va pas bien. Donc, c’est un peu ce qui m’inspire, l’espèce de politique sensationnaliste d’aujourd’hui ; par exemple, cette loi qui a été passée pour 18 personnes au Québec, des choses qui font que je ne suis pas à l’aise. Alors, au lieu d’être toujours en train de manifester dans la rue, je fais ces oeuvres. Mais en même temps, je ne suis pas là pour dire « ok, moi j’ai raison ». Je mets les éléments ensemble pour que les personnes se posent des questions.

MAD : Ça fonctionne vraiment !

Et le rhino là, c’est un rhino blanc du Nord, une espèce qui est éteinte maintenant puisque la dernière femelle est décédée récemment. Et là, l’orang-outang avec son huile de palme, c’est comme un sauveteur.

MAD : L’animal est omniprésent dans ton travail.

Oui. Il semble qu’aujourd’hui, en tant qu’artiste, on est responsable de produire des objets qui ont un sens. Déjà de faire des sculptures en bois, c’est quelque chose de responsable ; elles sont durables et vont rester. Mais également, au lieu de produire quelque chose qui est de l’ordre du narcissisme, du genre « moi, je, maintenant », je préfère prendre des objets et produire le plus authentiquement possible pour leur donner du sens. C’est plus important, pour moi, d’essayer des choses. Ce que je fais, je sais que plus le temps avance, et plus ça devient drôle parce que j’y vais vraiment instinctivement, puis tout s’imbrique, sans savoir comment ça allait finir.

MAD : Tu m’as dit que tu ne savais pas trop comment l’exposition allait se dérouler ici.

Oui, mais je trouve qu’il y a pas mal d’espace pour s’amuser ici. Il y aura sûrement cet éclairage-là, et puis un lampadaire proche du loup. Aussi, je suis proche du théâtre ; je fais beaucoup d’accessoires pour le théâtre, par exemple, les M-16 que tu as vus tantôt, les fusils automatiques…

MAD : Tu vas nous en donner chacun un à l’entrée pour qu’on tire ? (Rires)

Non, non ! (Rires). Faut dire que j’avais déjà fait une sculpture comme ça, un mirador avec une fausse mitrailleuse automatique. Mais pour revenir à l’espace, vu que mon métier est sculpteur, j’aime jouer avec le 3D, donc je voulais maximiser cet aspect-là. Par exemple, l’idée des cabanes.

MAD : Est-ce que ce sont des zones immersives ?

Ce sont des cabanes de réfugié.e.s en fait, des vraies cabanes du HCR, le Haut Commissariat des réfugiés. Chaque fois qu’il y a un conflit, les réfugié.e.s vont dans ces cabanes par dizaines. Donc, quand on prend l’idée qu’on va tous disparaître un jour, il y aura cette étape où l’on deviendra réfugié.e.s de quelque chose, où l’environnement deviendra trop nocif par notre faute. Et durant l’expo, on va voir que ce qu’il y a dans ces cabanes n’est pas quelque chose qui nous protège, mais qui nous détruit. Donc, au lieu de faire des réserves intelligentes, comme de nourriture ou d’eau, il y aura des armes et du gaz, parce qu’on va lutter pour la dernière goutte d’eau.

MAD : Est-ce que tu tournes avec cette expo-là depuis un moment, ou tu en as plusieurs ?

Chaque expo est différente, complètement. Par exemple, le loup est flambant neuf pour ici, le rhino aussi, l’orang-outang a été exposé une fois à Mont-Laurier, les cabanes sont nouvelles, le Tetris a été exposé à Amos, mais c’est tout. J’ai trois entrepôts avec plein de sculptures.

MAD : Donc, des expositions à géométrie variable. Tu t’amuses chaque fois.

Oui, c’est ça. C’est un peu comme de la littérature que je fais avec mes sculptures, je m’amuse à créer des histoires. J’aurais pu amener plein d’autres choses. Mais non, c’était assez pour l’histoire. Même un de mes amis me disait, après avoir parlé que j’avais étudié en littérature, que je faisais toujours de la narration dans mes expos. Et je me suis rendu compte que plus on essayait de dire des choses, moins on se faisait comprendre. Je préfère donner tout ça aux visiteurs, aux gens. J’ai vu des gens, à Mont-Laurier, avoir des émotions assez intenses.

MAD : Ce que j’adore de ton travail, c’est cette espèce de naïveté, quasi enfantine, qui amène en douceur une confrontation et une prise de conscience qu’on devrait tous.tes avoir. Quand on pense aux jeunes, je suis certaine qu’il y en a qui vont être attiré.e.s par cette iconographie qui appelle aux légendes et au fantastique.

Oui, et c’est aussi de la technique. Je participe chaque année au Festival d’Art Populaire de Saint-Ulric, et ce, depuis le début. Un festival où tu as une table et une nappe en plastique, et que tu présentes tes sculptures aux gens. C’est un événement que je trouve vraiment important, c’est comme une bouffée d’antidépresseurs. Ça fait du bien ! (Rires) Ça change ton approche parce qu’on dirait qu’il y a un côté sérieux aujourd’hui avec l’art. J’ai étudié les arts visuels en Europe et il faut dire que c’est très pompeux. Tout est pris au sérieux alors que je suis convaincu qu’on peut faire des choses intelligibles et accessibles sans qu’elles soient hermétiques. J’aime faire du pop avec quelque chose de plus rigide ; par exemple, les crânes ici qui font référence à l’art classique, et je viens les pimper.

MAD : Est-ce que tu es en création continuelle dans ta vie ?

Tout le temps, non-stop ! En fait, c’est vraiment mon métier à temps plein. C’est sûr que c’est un risque majeur, je suis père monoparental, donc je fais ça sans filet. Mais je sais que je n’arrive pas à être entre les deux, d’avoir une jobine et faire ça. Alors oui, pour mon fils, son père est sculpteur, point, et c’est cool.

MAD : Et quand on se dédit à quelque chose à 100 %, c’est là que ça prend de l’ampleur.

Oh oui, absolument. C’est sûr qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, il y a des ups et des downs, mais ça marche. Et moi j’avance toujours dans la recherche. J’ai des hypothèses, un horizon flou, j’ai un objectif approximatif, mais je sais pas du tout où je m’en vais.

MAD : Tu suis ton instinct pour chaque étape à franchir.

Oui, c’est ça. Par exemple, après janvier, je ne savais pas ce que j’allais avoir, puis j’ai eu les Résidences Est-Nord-Est, ce qui est super. J’envoie 70-80 dossiers par année pour exposer un peu partout. C’est quand même intense. Mais je suis très content et chanceux, j’ai plein d’expos en ce moment.

MAD : Actuellement, il y a beaucoup de débats autour des animaux dans notre société, concernant notre alimentation. Est-ce que c’est un sujet auquel tu penses aussi ?

Quand je fais une sculpture, je me documente beaucoup. Et par exemple, pour l’orang-outang, je ne sais pas si c’est l’anticipation ou un hasard qui fait ça, mais la semaine où je l’ai terminé, il y a eu cette vidéo de l’orangoutang qui donnait des coups de poings dans un pipeline détruisant la forêt. Et je me suis dit « oh shit, c’est intense ! » Un autre exemple : mon ours polaire de 7 pieds, je l’ai terminé la semaine où il y a eu cette vidéo de l’ours polaire maigrichon marchant sur la plage. Et même mon rhino, je le fais et boum, on annonce un rhino qui est décédé.

MAD : Tu es vraiment dans l’actualité !

Oui, et puis je fais seulement que gosser du bois. Je ne fais pas de vidéo ou de trucs cool, mais faut croire que ça vient vers moi.

MAD : Et par rapport au véganisme, à l’alimentation ?

Là, c’est du personnel, mais tu sais qu’avant, je travaillais en innocent. J’étais gestionnaire de projets culturels et je faisais du 60-70 heures semaine. Aujourd’hui, j’ai réduit mon temps de travail et je fais du 30-35 heures semaine maximum. Ce qui est complètement capoté parce que la plupart des gens ne pensent pas que c’est possible d’en vivre. Donc, vu que j’ai réduit mon temps de travail, je consomme moins.

MAD : Tu as plus de temps pour te faire à manger, réparer tes choses ? Tu trouves un équilibre ?

Oui, exactement. Techniquement, sans bourse, c’est impossible de faire une expo. Je vais chercher mon bois directement au moulin à scie et je le paie quatre fois moins cher. Alors, c’est ça, prendre son temps, y aller mollo, et rester ouvert sur ce qui se passe dans le monde. Tout est calculé short, je fais un budget chaque mois, et ça marche.

MAD : Est-ce que tu te projettes dans le temps ? As-tu des projets ? Tu dis que tu fais beaucoup d’accessoires pour le théâtre. Aimerais-tu concevoir des univers, des décors ?

En fait, je connais plusieurs metteur.euse.s en scène et chorégraphes. J’aimerais mettre en scène mes sculptures. J’ai beaucoup d’ami.e.s qui m’invitent à des premières de spectacle, et j’observe ce qui se fait. Mon père est photographe et je l’ai aidé à installer ses expositions depuis que je suis tout-petit, alors je connais aussi les éclairages que je veux pour mes sculptures. Je me sers de la lumière pour faire des mises en scène.

MAD : Est-ce que tu te nourris de l’art des autres ?

Je suis vraiment dans ma bulle, un peu comme les patenteux.euses du Québec. Je fais le parallèle avec la masturbation ; ils font ça pour le fun sans rien demander à personne ! (Rires). C’est pas mal la même chose pour moi ; je fais ça dans mon coin, sans rien demander. Ça fait dix ans que je fais ça et je n’ai pas de bourse.

MAD : Tu n’as pas à entrer dans un cadre avec des critères.

Exactement. Le dossier que j’ai envoyé ici pour exposer était plutôt large, je ne disais pas grand-chose. Dans le fond, tout ce que je demande, c’est : donnez-moi la liberté de faire ce que je veux, s’il vous plaît, et ça va être cool, les copains. On va avoir du fun ! Je pense, comme on parlait tout à l’heure, que c’est important de ne pas être dans tout ce qui se fait, d’être un peu en décalage. J’ai ma petite vie de famille, je m’amuse. Un peu comme la surconsommation, il y a plein de choses dont on n’a pas besoin. Il faut seulement s’écouter.

À propos Marie-Amélie Dubé

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