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Gérer un service de garde en milieu familial : Une réalité devenue insupportable

Entrevue par Marie-Amélie Dubé
Image | Alemko Coksa de pixabay.com

Alors qu’au Québec la recherche d’une place en garderie en milieu familial devient comparable à une ruée vers l’or, alors que les parents clament haut et fort leur besoin légitime de faire garder leurs enfants de 0-5 ans pour aller travailler, les services de garde en milieu familial manifestent le manque de reconnaissance pour leur profession et se mettent en grève.

Nous sommes donc allés à la rencontre d’une responsable de service de garde en milieu familial subventionné de la région qui tient une garderie chez elle depuis 10 ans pour en savoir davantage sur la situation.

Voudrais-tu m’expliquer un peu les différents types de garderie?

Il y a les garderies privées qui sont non subventionnées, et qui ont moins de restrictions que nous. Mais récemment elles ont dû se plier au même ratio que nous parce qu’il y avait de l’abus. C’était rendu qu’une personne pouvait avoir 10 enfants, 4 poupons, c’était inimaginable. Nous nos garderies, elles sont subventionnées, c’est-à-dire que le 7$ anciennement payé par les parents, maintenant c’est 8.35$. Et donc c’est toujours 7$ pour nous, mais 1.35$ pour le gouvernement. Et nous avons beaucoup d’exigences. Par exemple, mes propres enfants de moins de 9 ans comptent dans le ratio, même s’ils vont à l’école. J’ai aussi des visites “coucou”, c’est-à-dire que mon agente de conformité vient nous voir 3 ou 4 fois par année pour voir si toutes mes choses sont légales. Par exemple, si dans ta pharmacie il y a un produit périmé, tu as une contravention. S’il y a un cache-prise qui n’a pas été remis, tu as une contravention. Si t’as trop de contravention à ta reconnaissance, tu peux te faire révoquer ton permis.

Et pour moi, la règle que je déteste le plus, c’est qu’à 18 mois ton poupon n’est plus considéré poupon. Alors ton enfant qui a besoin d’être sécurisé, qui a encore besoin de faire dodo dans un parc, et bien tu n’as plus le droit et tu as une contravention si l’enfant est encore dedans. Alors il faut que tu uses d’imagination. J’ai déjà eu un enfant dans cette situation, mon agente a été obligée de me donner une contravention, alors j’ai mis l’enfant sur un matelas avec plein de choses autour, des doudous, des toutous, pour qu’il se sente sécurisé.

Combien as-tu d’enfants à toi qui sont considérés dans ton ratio ?

J’ai 2 enfants à moi et je peux en garder 4.

Et dans une petite municipalité, est-ce que c’est adapté à la réalité du besoin des familles ? Il y en a plusieurs qui manquent de milieu de garde, est-ce que c’est le cas ici aussi ?

Oui, avec les refus de négociations et les exigences du gouvernement, les règles Covid-19, il y a plusieurs fermetures. Les filles sont épuisées et à bout de se battre pour être reconnues, alors elles mettent la clé dans la porte. Et j’ai vu, la semaine dernière, qu’il [le gouvernement] voulait changer pour 4 poupons par garderie au lieu de 2. Quand c’est le temps d’aller dehors, habiller 4 poupons en même temps, ou les nourrir les 4 en même temps, on a seulement deux bras ! Ils n’ont aucune idée de ce qu’on fait comme travail. J’ai déjà vu quelqu’un qui avait des enfants de 18 mois, et des plus jeunes, et elle n’allait jamais dehors par choix. C’était beaucoup trop compliqué. Mais les enfants de 2-3-4 ans, ils ont besoin d’aller dehors, de bouger. Oui c’est sûr, en tant qu’éducatrice, il faut que tu te débrouilles, mais jusqu’à un certain point. 4 poupons, c’est beaucoup trop.

Est-ce que tu te sens avantagée de pouvoir tenir ton service de garde avec moins de jeunes, puisque tu as déjà tes enfants qui comptent dans le ratio, ou c’est à double tranchant parce que tu reçois moins de revenu ?

J’ai moins de revenu, en effet, et mes enfants passent souvent en deuxième. Ils arrivent de l’école le soir et veulent me raconter plein de choses et je suis obligée de dire “attends un peu, attends un peu”… Et c’est rempli d’inconvénients dans d’autres sphères, comme dans le cas des assurances habitation, c’est hyper compliqué d’avoir un animal à la maison.  

Trop de gens pensent qu’on fait pas grand-chose. J’ai déjà eu un parent qui m’a dit, « eille j’aimerais ça faire comme toi, être assise par terre à rien faire », la même personne qui n’a qu’un enfant et ne va même pas dehors jouer avec. Oui, on travaille chez nous, mais c’est pas parce que la tâche est moins grande, et il y a beaucoup d’exigences.

Depuis les débuts de la COVID-19, est-ce que ta garderie a été mise en pause ?

Oui, j’ai été en pause du 13 mars au 11 mai.

Est-ce que vous avez eu des compensations financières ?

(Rire jaune) On a été payé pendant la fermeture, pour celles qui n’avaient pas de parents en travail essentiels. Et pour les autres, elles ont su le dimanche soir qu’elles devaient rester ouverte. Mais il y a un prix à ça, depuis la réouverture le 11 mai, le gouvernement nous envoie plein de ‘’surprises’’.  Moi j’ai mes 2 enfants qui comptent dans mon ratio, et il fallait recommencer avec un ratio de 50%, donc la moitié de 6 enfants (mes 2 inclus) ça donne 3 enfants, et on pourra retrouver notre 100% le 22 juin. Donc finalement, je pouvais seulement accueillir un enfant. La journée même de l’annonce de la réouverture des garderies, j’ai une maman qui m’a appelée plusieurs fois et m’a aussi écrit, en me demandant quand est-ce que j’allais reprendre ses enfants. Elle n’était plus capable de les endurer, carrément. J’ai dit, là je vais devoir y aller par priorité, cette mère-là était apte à faire du télétravail. Je sais que c’est dur de se concentrer au travail avec des enfants, mais il y a des priorités. Je lui suggérais même des trucs, mais c’était la panique pour elle. Elle préférait tout me mettre dans les bras plutôt que d’essayer.

Il n’y a pas d’intermédiaires entre toi et les parents, donc tu ne peux pas demander, par exemple à ton bureau coordonateur de gérer ce type de demandes-là qui sont plus complexes.

Non. Parce qu’on est considérées travailleurs autonomes. Le gouvernement avait annoncé que les parents n’étaient pas obligés de renvoyer leurs enfants en garderie et qu’ils allaient payer la contribution parentale jusqu’au 1er septembre, ensuite ils se sont rétractés et ont dit jusqu’au 22 juin, soit jusqu’à temps que le ratio redevienne à 100%. Mais là, évidemment, récemment le gouvernement a dit qu’on ne serait pas payé pour toute la contribution parentale. Je t’explique : disons une gardienne qui a 3 enfants, elle peut en accueillir 3 de plus. Et sur ces trois enfants les parents décident tous de garder leur enfant à la maison. Mais le gouvernement décide de ne pas payer la gardienne pour toutes les contributions parentales, il est revenu sur sa parole, alors disons qu’il en paie seulement 2 ou 3 sur 6.

Est-ce que ça te rendait admissible à la PCU (Prestation Canadienne d’Urgence) ?

Non. Dans le fond, durant le confinement, nous on a reçu la subvention et la contribution parentale. À la réouverture, j’avais un enfant dans mon service, la mère me payait, mais pour les 3 autres enfants que je ne pouvais pas avoir, c’était sensé être le gouvernement qui me paie. Toutefois il s’est rétracté, encore une fois. Alors si un parent décidait de garder son enfant à la maison, il ne paie pas, et le gouvernement non plus. Donc avant de recommencé à travailler à 50% du ratio, j’avais 4 parts de contribution parentale. Mais dès que j’ai recommencé, j’avais seulement une par la maman dont l’enfant est revenu à la garderie et une du gouvernement, donc 2 parts. Alors c’est un revenu que j’ai perdu complètement. Le gouvernement a décidé que je n’avais pas besoin de cet argent, en plus d’avoir été payé pendant le confinement sans avoir travaillé. Excepté que les dépenses, elles ont continuées malgré tout, faut nourrir et loger ma famille. Pendant le déconfinement, je ne pouvais pas avoir plus d’enfants, à cause de la limite, et je ne pouvais pas faire payer les parents qui n’utilisaient pas mon service de garde, évidemment.

Et en plus, avec toutes les normes de distanciation, il y a sûrement eu des dépenses supplémentaires à la réouverture.

Oui, ça c’est une autre chose. Il [le gouvernement] avait dit qu’il allait nous fournir des choses, des vêtements, des gants, des masques, des lunettes. On a eu des masques et une visière. Essaie de donner un biberon à un enfant avec une visière… Donc je suis allée moi-même me chercher des lunettes de protection. Ensuite, les jouets dehors, il fallait pas que les enfants les partagent, alors je suis allée acheter un bac pour chaque enfant, un ballon pour chaque, une pelle, un tracteur pour chaque, etc. Ça m’a coûté minimum 500$ pour pouvoir être en règle pour réouvrir.

Est-ce que tu remets en question ton métier ?

Oui. Je suis fatiguée. Tellement fatiguée. Je vais être émotive dans cette entrevue, je m’excuse… Il n’y a pas juste le gouvernement qui nous traite comme de la chnoutte, y a des parents aussi. Exemple, quand je reçois un enfant qui n’a pas de culotton pour jouer dehors en hiver, je vais lui en prêter un, mais aucun merci, le lendemain le culotton me revient tout sale. Ou encore on ne peut pas avoir de boîte de bricolages et d’activités si on a moins que 3 enfants, alors j’ai cherché énormément sur Internet pour trouver des cahiers d’activités, des choses intéressantes, tout ça en dehors de mes heures d’ouvertures de garderie et avec le peu de salaire qu’on reçoit. Mais ça les parents ne se rendent pas toujours comptent de tout ce qu’on peut faire pour leurs enfants. Un merci, est gratuit et tellement gratifiant pour nous.

Est-ce que tu as le droit de dire, à un moment donné, «moi je ne veux plus prendre cet enfant», et en accueillir un autre à la place ?

Oui. Ça m’est même déjà arrivé. Un enfant qui avait tellement de problèmes, tellement de crises, et plus j’essayais de l’aider, plus mal ça allait. J’essayais de conseiller les parents, j’essayais de faire intervenir un.e travailleur.euse social.e, mais ça n’aboutissait jamais. J’en devenais malade de stress pour cet enfant-là, je ne mangeais plus. Évidemment, les parents ont sali ma réputation, mais les gens qui me connaissaient savaient qui j’étais, moi je pensais au petit enfant… Un enfant tellement en détresse. Et plus j’en faisais pour l’enfant, moins les parents en faisaient.  

Tu vois vraiment un changement chez les parents en 10 ans de d’expérience ?

Oui. Le respect est moins là. Plusieurs parents se déchargent sur nous.

Et avoir quelqu’un qui travaille avec toi pour t’épauler, ce serait à tes frais ?

Oui. Si je veux quelqu’un avec moi, il me faudrait un ratio de 9 enfants, et pas plus. Les assistantes sont à 13.10$ de l’heure, donc j’aurais 3 enfants de plus mais j’arriverais moins. Parce que nous on est considérées comme ayant 12.42$ de l’heure, donc la personne qui viendrait m’assister ferait plus que moi. Et il ne faut pas oublier les circonstances de la COVID-19. Il faut désinfecter après chaque passage au toilette et lavabo, nettoyer les jouets et les draps à chaque jour… Faut que tu réussisses à faire tout ça et t’occuper des jeunes en même temps, les éduquer au travers…

Le gouvernement nous avait dit qu’on pouvait engager quelqu’un de 16 ou 17 ans pour nous aider, puisqu’ils n’étaient pas à l’école. Mais il fallait payer cette personne-là au salaire minimum, 13.10$. Dans le fond, il aurait fallu travailler gratuitement pour être capable de la payer.

Sais-tu un peu comment ça se passe dans d’autres garderies ?

On est pas mal brûlées. Tu sais, après cette histoire avec l’enfant que je t’ai raconté, j’ai perdu beaucoup d’énergie, mais j’ai continué à travailler quand même. On dirait que tout s’est enchaîné depuis ce temps-là, c’est toujours en lien avec la garderie. Je me rends compte que je ne suis même plus chez moi dans ma propre maison. Parce que ce sont les parents qui décident. Et avec la COVID-19, je dois les restreindre encore plus, et je me sens envahie dans ma propre maison. Je n’arrive plus à sourire… Je suis tellement fatiguée, j’ai des vertiges, mais le soir quand je me couche je ne dors pas… Mais ça prend de l’argent pour faire vivre ma famille…

Est-ce que tu penses que l’avenir de cette pratique-là va devoir changer si le gouvernement veut qu’on continue ? On le voit présentement, au Québec, qu’on est en crise. On est en manque flagrant de milieux et de garderies. Est-ce que c’est parce que ce n’est pas viable au quotidien ?

Oui, on est en manque de garderies. Et, tu vois ce qui s’est passé avec les CHSLD, ça fait tellement longtemps qu’on dit que les personnes âgées étaient maltraitées, alors le gouvernement donne les gros salaires et tout. Il va arriver la même chose dans les garderies et milieux familiaux. Les mères vont être forcées de rester à la maison. Pis j’ai jamais vraiment été du genre féministe, mais je le deviens de plus en plus ; dans les CHSLD, qui est le plus présent ? Ce sont les femmes. Dans les milieux familiaux, c’est 99% des femmes. Et on a déjà nos enfants avec nous.

Une société de femmes malades, ça coûte beaucoup plus cher qu’une société de femmes en santé.

Oui. J’ai vu l’autre fois qu’il y avait 600 garderies qui ont fermées depuis la dernière année, et ça continue. Avant le confinement, le gouvernement nous offrait 6¢ de plus par enfant par jour. Mais ensuite il y a eu le COVID-19. Là, il nous a offert un peu plus, mais le syndicat a refusé parce que ce n’était pas beaucoup. Le 2 juin, le gouvernement a donné son offre finale, 33¢ par enfant de plus par jour. Avec l’épicerie qui n’arrête pas d’augmenter, avec tous les produits pour désinfecter et les jouets en triple ou quadruple, les boîtes de jeux éducatifs, la crème solaire, ça ne paie pas ça. La seule chose que les parents amènent ce sont les couches et les Tylenol. À part ça, on paie tout avec notre salaire. Bref avec l’offre trop petite du gouvernement, c’est pour ça qu’il y a eu des grèves la semaine dernière. Une grève illimitée, mais moi j’ai pas les moyens de faire la grève ! Il y en a d’éducatrices qui sont à fond dans la grève, mais le gouvernement est bouché en ce moment. Il nous dénigre complètement. Donc on en est là aujourd’hui.

Pense-tu qu’on pourrait terminer cette entrevue sur une note positive ?

Non. (Rires) Présentement, non. La seule chose qui me fait lever le matin, ce sont mes petits cocos. Mais… je n’ai même plus la force d’être avec eux. Ces temps-ci, je me sens tellement manipulée par le gouvernement et par les parents… Je continue malgré tout. Dès le 22, la distanciation sociale est terminée dans les garderies. C’est dur d’imposer la distanciation à des enfants. J’avais un enfant qui était tellement triste des limites imposées par le confinement, une fois enlevées il était tellement content.

J’ai toujours dit que l’amour des enfants était ma paie, mais malheureusement, ça ne suffit plus. Je n’ai plus l’énergie. Je ne me sens plus respectée, autant par le gouvernement que par les parents.

À propos Marie-Amélie Dubé

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