Et Si ?

texte Guy Lavoie, Commission scolaire de Kamouraska-Rivière-du-Loup | photos Busque

Deux mots en majuscules suivis d’un point d’interrogation, peints en rouge écarlate sur la surface d’un miroir, publiés en janvier dernier sur sa page Facebook, une photographie qui la présente de biais, le tout accompagné d’un court commentaire sur son métier, sur sa vie : « Créer est pour moi un moyen d’expression comme tout artiste, j’ose croire. Mais c’est aussi une façon de survivre à ces questions qui occupent mon esprit sans cesse. Et si le beau était laid ? Qui est cette personne assise à mes côtés ? Les normes sociales, nous les choisissons ? »

Deux mots qui soulèvent bien des questions, qui rompent avec l’amabilité de ses autres publications dans les réseaux sociaux, un univers virtuel dans lequel elle se meut comme un poisson dans l’eau. Le jeu de réflexion est trompeur ; nous sommes plus dans l’égoportrait que l’autoportrait. Chose certaine, Marie-Chloé Duval ne passe pas inaperçue avec sa personnalité engageante, son authenticité, son sourire irrésistible qui s’observe davantage dans ses yeux que sur ses lèvres. Ils sont des milliers à suivre quotidiennement son parcours artistique, à participer à ses voyages dans le monde, à découvrir ses nouveaux tableaux, à connaître ses états d’âme. Cette jeune artiste inspirée, bien plus, inspirante, propose un monde qui semble en apparence des plus contradictoires.

LA VIE EN NOIR ET BLANC

Si j’avais à choisir une figure de style pour représenter Marie-Chloé, je penserais, tout de suite, à l’oxymore. Ses toiles grisâtres aux contours ombreux, presque vaporeux, laissent filtrer une grande lumière. Comme des vitraux, son univers artistique est gris à l’extérieur, mais lumineux de l’intérieur. Elle-même clair-obscur, Marie-Chloé définit son art comme « des rencontres improbables entre des éléments qui s’opposent. Le noir et le blanc, certainement, ou l’abstrait et le figuratif, le mouvement et la rigidité, mais aussi entre des éléments sombres de la réalité humaine et le point de bascule qui transforme en un caractère lumineux. » Tout est dans les détails, les textures. On y retrouve la pensée la plus haute, mais aussi la sensibilité la plus fine.

UNE JEUNE FILLE SI MINUSCULE MAIS SI SOLIDE

C’est au début des années 2000 que j’ai rencontré cette jeune artiste pour la première fois. Je travaillais à la conception d’un document d’information pour les parents en vue de faciliter le passage primaire-secondaire. Pour l’illustrer, nous étions à la recherche d’élèves du premier cycle du secondaire et Marie-Chloé s’était montrée, d’emblée, intéressée. Lors de la séance photographique, je n’oublierai jamais son regard, curieux à souhait, perçant, laissant deviner un nombre incalculable de questions, qui semblaient se bousculer dans sa tête. Plus que quiconque, elle voulait comprendre le monde qui l’entourait.

« Qui se serait douté un jour que Marie-Chloé, une adolescente brillante à l’esprit cartésien, abandonnerait une prometteuse carrière en criminologie pour s’orienter vers les arts visuels. »

Madame Nathalie Bélanger – alors directrice adjointe de l’école secondaire Chanoine-Beaudet – avait vu en Marie-Chloé un choix logique pour mon projet : « Alors qu’elle n’était qu’en première secondaire. Nous étions déjà à l’époque émerveillés par cette jeune fille si minuscule mais si solide. Très tôt, elle est devenue la présidente du conseil des élèves et a rayonné dans l’école par son implication et sa personnalité. »

Ce n’est que 15 ans plus tard, lors d’un salon des métiers de l’école Monseigneur-Boucher, que je l’ai revue. Certes, je l’avais croisée à quelques reprises, mais nous n’avions pas engagé de discussion.

L’adolescente avait fait place à une jeune femme, toujours avec ses longs cheveux noisette. Son propos n’était pas totalement assuré, quoique déterminé. Elle était attentive aux moindres commentaires. Il faut dire qu’elle venait de plonger, tête baissée, pour devenir artiste peintre et sa nouvelle vie était tout, sauf sur les rails. Devant elle sur une table, deux toiles, presque des oeuvres prémonitoires, une avec une mer déchaînée et une autre avec une vieille locomotive fonçant à toute vapeur, aussi des cartes sur lesquelles étaient imprimées ses premières peintures, et enfin, une sorte de portfolio avec une couverture sur laquelle était gravé MCDUVAL.

ROMPRE LES AMARRES

Qui se serait douté un jour que Marie-Chloé abandonnerait une prometteuse carrière en criminologie pour s’orienter vers les arts visuels ?
Son père – qui était présent à la Vitrine culturelle du mois d’avril dernier, représentant avec beaucoup de fierté le travail de sa fille – n’oubliera jamais ce moment. À l’évidence, il a été surpris, mais il n’a eu aucun doute sur la suite de l’aventure. Lorsque Marie-Chloé a quelque chose en tête, elle fait tout pour le réaliser.

Son enseignante en arts plastiques à l’école secondaire Chanoine-Beaudet de Saint-Pascal, madame Maria Nadeau, abonde dans le même sens. Elle se souvient de son élève comme d’une adolescente brillante, plus que déterminée, à l’esprit cartésien, avançant de manière méthodique. Rien ne laissait présager cependant qu’elle se lancerait dans une carrière artistique si ce n’est qu’elle avait une facilité déconcertante à maîtriser dans ses cours les techniques présentées, à exécuter les différents exercices.

« Marie-Chloé fait partie des élèves qui ont du talent, mais qui ne le savent pas. On n’en voit que quelques-un.e.s qui se démarquent. C’est inné. Je n’en ai pas vu.e.s beaucoup durant ma carrière… que très peu. La plupart ne travailleront jamais dans ce domaine. Mais elle, elle a osé ! »

TOMBER EN AMOUR BIEN MALGRÉ SOI

Le point de bascule, Marie-Chloé l’a vécu après sa maîtrise, elle qui s’est mérité plusieurs bourses prestigieuses, des prix et une Mention d’excellence académique durant ses études.

S’adressant aux élèves et aux agent.e.s culturel.le.s de la Commission scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup dans des capsules vidéo à titre de présidente d’honneur de la deuxième édition de la Vitrine culturelle, elle explique le moment où son parcours professionnel, jusque-là bien enligné, a inexorablement bifurqué.

« Pendant mon année préparatoire au doctorat où je pensais aller étudier aux États-Unis, j’eus envie de vivre autre chose, quelque chose en-dehors du cadre scolaire. Je voulais savoir ce qu’est créer. Je suis alors tombée en amour avec la peinture. J’ai décidé de faire le saut et de me lancer en arts. Quand j’y repense, c’était vraiment effrayant ! Mais d’une certaine façon, je n’ai pas eu tant peur. Au fond, le pire qui pouvait m’arriver ne serait pas si pire que cela. Je voulais vraiment essayer d’être une artiste à 100 %, à temps plein. Advienne que pourra ! Donc, cela fait deux ans que j’ai fait ce choix et cela fait deux ans que je vis de mon art. »

LE PARCOURS D’UNE COMBATTANTE

Autodidacte, Marie-Chloé a dû travailler son art, mais surtout sur elle-même. Non, il n’y a pas de recette magique pour réussir.

« Pour réussir, ça prend, bien sûr, un studio, un espace créatif, de dire avec humour l’artiste peintre. Ça prend aussi beaucoup de détermination. Ça prend de la passion et surtout du travail. Je pense que la passion est l’élément déclencheur, mais si on veut que cela continue, il faut choisir et choisir de nouveau, tout le temps, même quand c’est difficile, il faut continuer de choisir ce que l’on veut faire, ce qui nous passionne, décider, chaque jour, d’aller travailler, de travailler dur dans des conditions qui ne sont pas faciles. Vivre le rejet. Donc, il faut une bonne dose de confiance en soi, mais cela se travaille. Il faut croire en son travail et avoir une vision. »

On la sent sereine, épanouie.

C’est comme si, à travers sa peinture, elle avait trouvé une réponse, sa réponse aux questions qu’elle se pose depuis qu’elle est toute petite. Des arbres qu’elle peignait au début de sa carrière, Marie-Chloé peut maintenant prendre un certain recul et y distinguer la forêt. Son art se diversifie, se bonifie, se précise ; bien plus, il évolue au gré des rencontres, des aventures et des événements qui jalonnent son parcours personnel et professionnel. Son inspiration s’alimente à de nouvelles sources, mais elle demeure fidèle à sa signature intemporelle. Un MCDuval restera un MCDuval.

LE MONDE COMME TERRAIN DE JEUX

Depuis le salon des métiers à Saint-Pascal, Marie-Chloé a fait des pas de géant. Elle a remporté plusieurs prix. Ses toiles ont été exposées dans des galeries au Canada et aux États-Unis. Elle a participé à plusieurs performances artistiques. Elle revient tout juste d’un voyage en Europe où elle avait été sélectionnée pour faire partie de la délégation économique à Paris, propulsée par la Fondation de l’entrepreneurship et le Réseau M. (Elle en était la première artiste.) C’est la raison pour laquelle elle n’a pu assister en personne à la Vitrine culturelle. Sa présentation via la visioconférence a été chaleureusement applaudie par les personnes présentes. Marie-Chloé n’est pas seulement une peintre de talent ; elle est aussi une entrepreneure.

Que lui réserve l’avenir ? Quatre lettres me viennent en tête : « Et si ? »

À propos Marie-Amélie Dubé

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