Essuyer la crise du système – Entrevue avec Mette, intervenant.e au Périscope des Basques

Texte | Marie-Amélie Dubé
Photo | piegolabphoto

Mette est originaire de Laval et a travaillé au courant des derniers mois au Périscope des Basques. Récemment, iel a démissionné. « Je viens d’une famille plutôt difficile, autant au niveau de la santé mentale que du matériel. On peut dire que je faisais partie de la première génération qui avait la possibilité de s’outiller et de trouver des moyens pour naviguer dans tout ça. »

Pourquoi es-tu allée dans le communautaire ?

Prendre soin de ma communauté, ç’a toujours été évident pour moi. J’ai étudié en sciences humaines et en sociologie, puis j’ai travaillé au Périscope des Basques, qui est un centre communautaire de ressources alternatives en santé mentale. Le domaine m’interpelle énormément. J’aime beaucoup employer la méthode holistique, où l’on va nommer et mettre en lumière les dynamiques de pouvoir, les conditions économiques et tout ce qui nous forme comme être humain. Je trouve que ce sont des milieux remplis de créativité et de solidarité.

Lorsque je suis arrivé-e au Périscope, j’étais dans une situation où l’offre d’emploi et la réalité de l’emploi étaient très différentes. Je pense que j’ai été charmé-e par le côté de défense des droits, d’éducation populaire, d’actions autonomes, etc. Mais finalement, ça avait vraiment moins sa place dans les moments de crise comme aujourd’hui. Au cours des derniers mois, j’ai eu l’impression d’avoir surtout essuyé les crises du système, les blessures, les conséquences et les impacts que les inégalités sociale ont sur les individus. Ça ne donne pas vraiment le temps pour créer de nouvelles choses. C’est un peu ça qui m’a poussé-e à partir, pour préserver ma propre santé mentale.

Un-e intervenant-e en crise ne peut pas offrir un soutien adéquat aux autres. Je suis encore très attaché-e au communautaire, mais pour le moment, j’ai besoin de cette pause.

Si tu avais à rêver le communautaire, quels changements souhaiterais-tu opérer ?

Je voudrais qu’on ait plus de ressources diversifiées et solides. Par exemple, à Trois-Pistoles, nous avons plusieurs centres communautaires, mais ils sont déjà tous débordés. Il faudrait aussi des ressources directement pour les employé∙e∙s, et pas seulement financières, mais humaines, afin de développer un meilleur espace pour créer et réaliser de nouvelles idées. Récemment, avec les membres du Périscope, on s’était posé la question « Si vous aviez un million de dollars, que feriez-vous avec ? », et presque tout le monde répondait en faveur du communautaire. Par exemple, on voulait pouvoir construire des appartements afin de déménager proche de l’organisme et se sentir en communauté.

On semble tout mettre dans de petites boîtes : la santé mentale, l’alphabétisation, la violence, etc. Penses-tu que ce serait avantageux de mettre plusieurs centres communautaires dans un même milieu afin que tous se rejoignent ?

Bien sûr. On a un peu ça à Trois-Pistoles, avec plusieurs centres communautaires dans la même bâtisse, mais ça vient aussi avec des répercussions négatives de stigmatisation. Les personnes qui utilisent les services sont perçues d’une certaine manière. Je souhaiterais que les valeurs du communautaire et que le travail qu’on fait se retrouvent partout ailleurs en société.

Les gens qui viennent au Périscope se sentent vraiment bien, car ils ne sont pas jugés et leurs valeurs ne dépendent pas de leur productivité. Toutefois, dès qu’ils en sortent, c’est comme une bulle qui éclate, et ils sont confrontés de nouveau aux préjugés.

Comment pourrait-on changer ça dans nos communautés ?

Il y a déjà du travail qui se fait, et qui doit se faire à toutes les échelles de nos vies respectives. À Trois-Pistoles, il y a le Comité de lutte à la pauvreté et aux préjugés qui organise des événements intergénérationnels. Ce sont vraiment des moments clés où plein de gens dont on ignore tout de la vie décident de se rassembler, de prendre le déjeuner et faire des activités ensemble. C’est quelque chose qui défait un peu l’image statique et hiérarchique que les gens peuvent avoir d’eux-mêmes. Donc tout ça doit se faire non seulement dans le communautaire, mais aussi dans la société et les différents milieux de travail. Il faut que les gens puissent se sentir acceptés et à leur place en dehors de nos centres.

Dans la dernière année, dans le cadre de ton travail d’intervenante, avais-tu déjà trouvé des idées ou des options à mettre en place pour briser cette espèce d’isolement et de cloisonnement en santé mentale, malgré la distanciation sociale ?

À partir du moment où je suis arrivé-e au Périscope, les mesures sanitaires nous permettaient quand même bien de recevoir les gens. Certains venaient toute la journée, d’autres seulement 15 minutes. Juste le fait d’être ensemble faisait du bien. Ça paraissait que c’était un pilier dans leur vie. Par exemple, je me souviens d’une dame qui nous appelait environ cinq minutes tous les jours, car elle avait très peur de sortir de chez elle. Après un mois, elle a finalement réussi à venir. On peut aussi aller rencontrer des gens qui sont isolés et refusent de sortir, ou ne peuvent pas sortir, pour aller marcher et discuter. Ce sont de petites avancées comme ça qui brisent l’isolement pas à pas.

Ce que j’ai aimé le plus de mon expérience, c’est de pouvoir écouter et outiller les gens. Ils ont des histoires tellement intéressantes et riches et ont besoin d’être écoutés. Il nous manque ça dans notre société, des modèles, des personnes plus âgées qui ont des expériences et les partagent. Nos liens intergénérationnels sont brisés actuellement.

Pourquoi faut-il travailler dans le communautaire, selon toi ? C’est tellement important ! Longtemps, je me suis dit que je n’allais jamais travailler dans le communautaire, car j’avais l’impression que j’allais toujours trop me dépenser. C’est sûr que ce sont des conditions où l’on va un peu s’auto-exploiter sans le vouloir. On fait directement face à des situations de détresse et injustes qui nous font nous sentir impuissant·e·s en tant qu’êtres humains.

Mais j’ai compris comment prendre mon rôle et ne pas tomber dans l’extrême sacrifice de soi. C’est essentiel. On est un rempart qui permet à tant de personnes de se relever et de continuer. Oui, il y a des côtés négatifs, comme je parlais de ce sentiment qu’on ne fait qu’essuyer la crise du système, mais c’est aussi un rôle de résistance, de solidarité et d’amour. Si l’on ne le prend pas, ce sont les gens qui vont en écoper.

Il y a des cycles de violence qui se juxtaposent et se poursuivent, et toutes les situations de détresse dans notre société s’entremêlent. C’est difficile de savoir par où commencer. Mais quand je me sors de cette peur et cette mentalité-là, et que je passe à l’action, il y a vraiment beaucoup de possibles.

Surtout dans l’alternative en santé mentale, on tente de sortir de ce stigma autour de la productivité étant la seule source de valorisation. Les réseaux communautaires viennent en majorité du bas, si je puis dire, et existent directement grâce aux gens qui s’y investissent.

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