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Entre l’arbre et l’écorce : Entrevue avec Zachary Richard

Texte et Photo | Karine Raymond-Marcotte

Je n’ai pas l’habitude d’écrire sous forme d’entrevue. Je ne suis pas très douée avec le principe de synthèse. Surtout pour réécrire une entrevue avec un homme de mots.

Le 19 février dernier, j’ai eu la chance, avec mon amie Kathy Patoine, de rencontrer Zachary Richard, un homme que j’estime depuis quelques décennies déjà. Croyez-moi , cette rencontre inespérée, qui s’est présentée à la fin de notre voyage, restera à jamais gravée dans ma mémoire !

Cet homme au regard franc, à l’allure unique que l’on reconnait de loin, nous attendait avec la générosité de son temps donné. Cette rencontre m’a permis de mieux comprendre plusieurs enjeux de cette Louisiane que j’aime tant et dont je connais maintenant aussi le côté sombre.

LA LOUISIANE SE RACONTE

Nous avons parlé d’histoire, d’écologie, d’environnement, de politique économique, de racisme, d’esclavagisme, de pauvreté, de violence, de relations avec les autochtones, de langue commune, du Mardi-Gras, de lagniape, de miroiseur… Tous des sujets abordés avec une envie d’en savoir plus, d’en jaser, de s’insurger et d’espérer ensemble. Un échange humain avec Zachary Richard, en direct de son patelin à Lafayette, en Louisiane. L’écologie et l’environnement furent les deux premiers sujets chers sur lesquels nous avons échangé, à savoir quelles étaient les similitudes et les différences entre la Louisiane et le Québec .

Sa réponse fut assez claire. Le fond du problème est universel, car c’est avant tout un problème de conscience. Partout, on constate une mentalité de profiteur.euse.s qui s’arrachent quelque chose dans le but de le vendre et de s’enrichir sans vergogne. Nous n’avons certes pas les mêmes industries, mais les mentalités sont les mêmes. Ici ou là-bas, les multinationales ne sont fidèles qu’à leurs actionnaires, ce qui en résulte peu ou pas d’humanité au final.

Zachary, historien de formation, nous a beaucoup appris sur la Louisiane. Il nous a expliqué que le pétrole a été découvert en 1901 et que, dès les années 30, l’industrie pétrolière a explosé, en Lousiane, grâce à sa capacité innovante de déplacer les puits de forage sur des barges à l’intérieur des marais. Pour faciliter cette démarche, les industries ont dû construire de nombreux canaux. L’eau saline s’est alors mise à pénétrer dans les marécages et elle a initié le début d’une érosion dramatique qui détruisait les roseaux qui protégeaient, jusqu’à maintenant, le territoire.

Il a poursuivi en nous expliquant que, depuis les années 80, la Louisiane s’effrite et disparaît à un rythme effrayant; soit l’équivalent d’un terrain de football en moyenne à chaque trente minutes. Avec le haussement du niveau de la mer et la perte constante du littoral, les tempêtes tropicales deviennent de plus en plus violentes. D’ailleurs, la Louisiane a vu apparaître les premiers réfugiés climatiques reconnus par les Nations Unies à Pointe-aux-Chênes. Une honte selon lui. Des autochtones de la tribu Houma ont été obligés de quitter leurs terres ancestrales puisque celles-ci sont dorénavant inondées.

L’INDUSTRIE PÉTROLIÈRE: INCONTOURNABLE ET DRAMATIQUE

Un plan a été déposé pour essayer de protéger l’environnement détruit par l’exploitation pétrolière (qui n’a évidemment pas l’obligation de reconstruire après les dégâts). Ce plan, qui a réuni industries et scientifiques, a finalement statué que ce seront les contribuables qui devront soutenir financièrement ce projet évalué à 50 milliards. Malgré la consternation, il est difficile d’en parler haut et fort en Louisiane, car plusieurs villes survivent presqu’uniquement avec le pétrole. Ils sont forcément entre l’arbre et l’écorce…

Entre la ville de Bâton-Rouge et la Nouvelle-Orléans (environ 130 kilomètres de distance), il y a la plus grande concentration de raffineries de pétrole au monde et, parallèlement, on constate un taux de cancer faramineux. Il y a plus de 1000 sites contaminés par des déchêts dangereux, radioactifs, sans sous-évaluer l’impact des eaux usées contaminées qui sont rejetées dans la nature. Zachary n’a jamais bu l’eau de son puit depuis l’achat de sa maison il y a 40 ans…

« Au Québec, en Louisiane et un peu partout, c’est décidément le même problème de conscience même si les spécificités sont différentes en ce qui concerne les espèces, les industries, etc. Il demeure que les menaces restent les mêmes. Bien que le Québec semble être plus sensibilisé à certains égards. Par exemple, le recyclage quasi absent en Louisiane est appliqué chez vous depuis plusieurs années déjà. L’économie verte n’arrive pas à toucher monsieur et madame tout-le-monde. Le processus est très lent et il est difficile de proposer des alternatives attrayantes et des stratégies de rentabilité pour la communauté entière. Quel héritage laisserons-nous à nos enfants et petits-enfants ? »

« La Louisiane c’est le fin-fond du Sud des États-Unis, dans le pays de Donald Trump. Ça prend des efforts pour changer les choses et les gens malheureusement aiment ce qui est facile… Cela laisse une grande place à la politique qui décide et… la classe politique est surtout intéressée par la classe politique. Il est impensable dorénavant de dissocier les campagnes électorales et les compagnies multinationales. La Louisiane est tristement championne dans l’établissement de législations favorables aux droits des pétrolières par une taxation minime et ridicule. C’est difficile de lutter contre des géants qui ont de l’argent.»

LE LITTORAL DU MIROISEUR

La question du littoral en Louisiane touche de très près l’artiste. C’est chez lui, c’est sa maison et il y a de moins en moins de protection. Il dit à la blague qu’il vivra bientôt sur la plage, lui qui vit présentement à 50 kilomètres du littoral…

Il constate que la nature est perturbée. Il ne veut pas perdre son amour des oiseaux. Il se dit miroiseur (observateur d’oiseaux) au sein des 600 arbres qui sont plantés chez lui. 600 arbres qui accueillaient l’hiver entre 3000 à 5000 oiseaux chaque soir. Cette année, il en recense moins de 500 ! Il se questionne. C’est bouleversant comme phénomène. Malgré tout, il continue de profiter de son paysage et souhaite entretenir l’espoir via l’engagement. Il s’est d’ailleurs lié à Coalition to Restore Coastal Louisiana, une alliance de plusieurs organismes luttant pour la restauration et la protection du littoral. Les citoyens ont encore le pouvoir de se parler.

PARLONS CHANSON ET LAGNIAPPE

Pour terminer, comment ne pas jaser aussi de ce qui nous l’a fait connaître et qui demeure incontournable : la chanson ! Y a-t-il un lien entre ses chansons et les luttes environnementales ?

C’est avec prudence qu’il a affirmé mettre un garde-fou entre la propagande et la chanson. Il n’a jamais mis aucune chanson au service d’aucune cause volontairement. Il est un homme sensible, bouleversé, touché par des émotions qui deviennent des chansons. Évidemment, certaines de ses émotions s’inspirent d’événements environnementaux, mais il ne s’assoit pas pour écrire dans le but de dénoncer, mais bien pour écrire sur des sujets qui l’émeuvent. Il en a profité pour nous expliquer un nouveau mot : le lagniappe qui se veut être un surplus, un boni, un petit cadeau après un achat. Pour lui, le lagniappe d’une chanson c’est, qu’en plus de toucher les gens, celle-ci peut avoir une influence sur la façon dont ils pensent. Tant mieux si cela permet une réflexion !

J’aurais pu vous écrire encore des pages et des pages sur ce que j’ai retenu de lui. Pas juste avec ses mots et la sonorité musicale que prend sa voix pour les dire, mais en vous faisant sentir les impressions que ce moment m’a laissé. J’aurais pu aborder 1000 sujets avec cet homme d’exception. Cet humain ouvert, lucide, généreux et intelligent. Je me sens privilégiée d’avoir pu échanger avec lui et j’en ressors enrichie.

Merci de tout cœur Zachary Richard.

À propos Marie-Amélie Dubé

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3 commentaires

  1. Bravo pour ce voyage au fond des USA avec une rencontre qui a été fabuleuse. On le sent bien en lisant ce texte et on sent bien que l’homme a beaucoup à raconter.

  2. Pour ma part j’ai rencontré Zachary Richard en Louisiane il y a presque 40 ans -donc au début de sa carrière- alors que j’y étais comme «French Teacher» sous les hospices du Codofil. Cet homme n’a jamais cessé de promouvoir, avec intelligence, le fait français en Louisiane d’où a émergé actuellement une qualité de français écrit qui a donné des centaines de publications. Ses plaidoyers dans le domaine de l’environnement, entre autres, sont une motivation de plus pour ceux qui oeuvrent dans le domaine. Il demeure un être éclairé et éclairant. Merci pour la transmission de cet échange dont on sent qu’il fut riche et foisonnant.

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