Entrevue avec Myriam Verreault

Texte Marie-Amélie Dubé

Après Hugo Latulippe, Sébastien Pilote, Stéphane Laf leur, Micheline Lanctôt, Anne Émond, Francis Leclerc et Kim Nguyen, c’est Myriam Verreault, réalisatrice de Kuessipan, une adaptation cinématographique conjointement scénarisée avec l’autrice innue Naomi Fontaine, qui sera l’invitée de la 8e édition du Festival du film de Rivière-du-Loup.

Présenté en première mondiale au renommé Festival international du film de Toronto (TIFF) et récompensé deux semaines plus tard au Festival de cinéma de la ville de Québec en étant couronné du prix Meilleur long métrage, Kuessipan sera fortement attendu pour le festival du film de Rivière-du-Loup. L’histoire tendre unissant deux amies inséparables d’une communauté innue est l’une de ces rares occasions où se couche sur un grand écran le regard intérieur d’une communauté innue.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec la réalisatrice qui en sera à sa 2e visite de l’événement, alors qu’elle était l’invitée de Stéphane Lafleur en 2015 pour présenter À l’ouest de Pluton, coréalisé avec Henry Bernadet.

1- Comment Kuessipan s’est-il déposé sur ta planche de travail ? Est-ce le roman, l’auteure ou une expérience en milieu autochtone qui a déclenché le désir d’en faire une adaptation cinématographique ?

En 2010, je suis allée sur la réserve de Maliotenam pour un documentaire de commande de l’ONF qui ne portait pas sur un thème en lien avec les Innus ou les autochtones. Je me suis tout de suite sentie bien. Les gens me rendaient à l’aise. Quelque chose en eux m’émouvait. Je venais de terminer la tournée des festivals de cinéma avec À l’ouest de Pluton et j’étais à la recherche d’une idée pour un prochain film. À l’instar, d’À l’ouest de Pluton, j’avais envie choisir un lien particulier et les gens qui y habitent pour créer une histoire avec eux. elles et où ils.elles y tiendraient la vedette. Une banlieue de Québec et ses ados pour Pluton, et la réserve et les Innus qui y habitent pour Kuessipan. Le flash est venu comme ça. Mais contrairement au premier film, je n’avais pas la légitimité pour écrire sur cet univers sans impliquer une personne qui connaît cet univers. C’est là que je me suis mise à chercher de la littérature innue pour peut-être collaborer avec un ou une écrivain.e. Je tombais sur des poèmes ou des légendes anciennes, mais je n’avais pas encore trouvé le ton que je cherchais. Je voulais créer une histoire contemporaine qui relate le quotidien d’une réserve aujourd’hui. Un an plus tard, je suis tombée sur le livre Kuessipan et j’ai eu le coup de foudre. Même si le livre n’a pas d’histoire continue qui s’adapte ou se transpose concrètement dans un scénario, il y avait là l’ambiance que je cherchais. Le lendemain je rencontrais Naomi et je lui demandais d’écrire un scénario de film avec moi.

2- Le regard du réalisateur se pose comment sur un texte déjà écrit ? Y a-t-il une relation/échange préalable avec l’auteur.e ?

Pour ma part, Naomi a été la muse, la guide tout au long du processus d’écriture. Je la consultais à chaque fois que j’avançais, que j’avais de nouvelles idées. Pour les valider. Au début, nous avons beaucoup discuté de ce que nous voulions que le film soit. Et aussi de ce que nous ne voulions pas. Chaque fois que je lui parlais, ça me ramenait à l’essence du projet.

Elle est co-scénariste. Elle m’a accompagnée pendant les 4 ans qu’a duré l’écriture du film.

3- Choisir des non-acteur.rice.s et les diriger. Ce n’est pas la première fois que tu expérimentes cette approche, ce fut le cas dans À l’ouest de Pluton avec des adolescent.e.s. Est-ce un hasard ? Ou as-tu une préférence quant au résultat du jeu ?

J’aime créer l’hyperréalisme dans la fiction. Inventer une histoire, mais la filmer presque comme un documentaire. Les nonprofessionnel.le.s participent à ce style. Leurs façons de s’exprimer, leurs maladresses dans l’expression, leur langage et leur accent inimitable, leurs visages inconnus, c’est ce que je cherchais.

4- Aborder de l’intérieur le quotidien d’une réserve autochtone, c’est mettre une lentille sur l’Autre avec un grand A, sur ce que l’on nomme différence, sur notre et leur Histoire. Comment as-tu géré ou intégré cette notion dans ton travail ?

Je n’ai pas la prétention d’avoir fait un film SUR les Innus. Mais bien un film avec DES Innus. C’est très différent. Je ne peux pas dire que je connais ce peuple comme un anthropologue, mais je peux dire que je connais ces personnages-là. C’est à travers eux.elles que je pouvais m’exprimer, car je les connaissais pour les avoir écrits. Et je connaissais les humains acteurs et actrices qui les incarnaient. Eux.elles, pour moi, n’étaient pas des étranger.ère.s, mais des ami.e.s, des collègues, des co-créateur.trice.s. Je pense que c’est comme ça qu’une cinéaste blanche comme moi peut essayer de toucher à la vérité et à l’universalité des sentiments humains malgré la différence culturelle.

Photo : Busque

5- Le film connaît un succès populaire en salle actuellement au Québec, mais aussi une reconnaissance du milieu cinématographique. Félicitations !

Merci ! J’en suis vraiment heureuse. Ce film je l’ai fait pour les Innus et pour les Québécois.es. Les Innus et les Québécois.es semblent aimer le film. Cela les rapproche un peu et ça me fait du bien, car je suis attachée à ces deux cultures.

6- Tu seras la réalisatrice invitée de la 8e édition du Festival Vues dans la tête à Rivière-du-Loup. Tu étais venue il y a quelques années en 2015 alors que Stéphane Lafleur t’avait invitée. Dans ta tête de créatrice, il y a quoi ? Tes inspirations ? Tes films cultes ?

Dans ma tête de créatrice, il y a des ami.e.s surtout. Le cinéma est un métier qui crée des liens très forts. Par la promiscuité des tournages et par la folie des aventures qu’on traverse ensemble. J’ai le goût de présenter aux gens de Rivière-du-loup des personnes exceptionnelles que j’ai la chance de côtoyer à cause de mon métier. Ce sont tou.te.s des gens de coeur. Ce sera assurément une fin de semaine où l’amour se ressentira.

7- Si tu avais un diagnostic à faire sur la santé du cinéma québécois, tu dirais quoi ?

Le cinéma québécois est dans un moment fort de son histoire. Les bons films s’enchaînent à un rythme étourdissant. Le talent est là plus que jamais. Les règles de parité ont injecté une bonne dose de créatrices exceptionnelles au bassin de réalisateurs actifs et cela n’a fait que rehausser la qualité générale des films. Je crois maintenant que la prochaine étape est d’inclure des cinéastes issus de la diversité. Je crois que cela haussera encore plus la qualité. Des regards neufs ça fait du bien.

Les bobos de notre industrie ne sont pas dans la création, mais dans la distribution. Si nous avons une “crise”, c’est parce que notre système de distribution est accaparé par des quasi-monopoles, des grosses compagnies qui ont des sièges sociaux à l’extérieur de notre territoire. Nos institutions gouvernementales accompagnent nos films du développement jusqu’à la finition en postproduction. Mais une fois arrivés à la sortie en salle, ils sont jetés aux loups par une concurrence déloyale et sans merci, sans programmes d’aide significatifs qui pourraient faire en sorte que nos films que nous finançons soient accessibles à tous les Québécois.es peu importe où il.elle.s habitent. Et pour une période décente pour que le bouche-à-oreille fasse son oeuvre. Car le bouche-à-oreille est souvent la seule arme efficace contre les gros canons marketing des superproductions. J’en aurais encore long à dire.

8- Tu travailles aussi pour la télé. Entre le format film et télésérie, travailles-tu de la même manière ?

Mon travail en télé est assez différent. C’est comme un gym. J’adore cela. Cela me permet de tourner beaucoup, de garder la main, d’expérimenter plusieurs styles et équipements. C’est plus payant que le cinéma et j’ai l’impression d’avoir un premier vrai travail en 20 ans. C’est un cadeau immense que de pratiquer mon métier aussi souvent dans une année. En un an, je tourne l’équivalent de six longs métrages en durée. On tourne vite, on travaille très fort, mais on est davantage dans l’instinct. Il y a moins de temps pour la réflexion profonde. Le travail de cinéaste est peu plus ingrat. On tourne un film aux trois ans si on est chanceux.se. On passe beaucoup de temps en développement. Mais pour moi le cinéma est sacré et je vais chercher autre chose. C’est gratifiant, car j’ai l’impression que ce qui sort me ressemble vraiment. En télé, je me mets au service d’un texte que je n’écris pas et d’un univers extérieur à moi. Je suis heureuse de faire les deux. Un nourrit l’autre.

9- Tu travailles sur quoi présentement ? Peux-tu nous en parler ?

Je tourne la série 5e rang à Radio-Canada. Je réalise 12 épisodes de la Saison 2. Pour le cinéma, j’ai quelques projets en développement. Un biopic militaire, une adaptation d’une pièce de théâtre corrosive et une comédie noire sur le tennis écrit par René Brisebois. Je reçois aussi beaucoup de scénario que je me promets de lire quand j’aurai une pause. Je suis aussi en train de travailler à la mise sur pied de la Bourse Kuessipan que j’ai créée avec l’argent d’un prix gagné au Festival de Windsor. Ce sera remis à un projet de film de fiction d’un ou d’une cinéaste autochtone. Kuessipan veut dire « à ton tour » et cette bourse représente pour moi l’occasion de faire partie d’un cercle. Les Innus que j’ai côtoyé.e.s m’ont appris cette façon de voir le partage. Lorsqu’on reçoit beaucoup, c’est le temps de donner beaucoup, pour que le cercle reste bien rond. La communauté prend sa force de cette façon.

10- Le projet le plus ambitieux sur lequel tu aimerais travailler ?

Je n’ai pas d’autres ambitions que de créer des histoires qui continueront de toucher les autres et de rapprocher les gens, peu importe d’où ils.elles viennent, ou qui ils.elles sont.

À propos Marie-Amélie Dubé

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