Entrevue avec Kathia Rock

Entrevue | Piscilla Winling

P.W. : Vous allez être aux Grandes Gueules en tant que conteuse. En faisant mes recherches, j’ai vu que vous faisiez vraiment beaucoup de choses : vous êtes chanteuse, comédienne… Parlez-nous de vous.

K.R. : Je m’appelle Kathia Rock, je viens de Maliotenam, j’ai quitté ma communauté très tôt pour aller à Montréal vers le domaine artistique qui m’interpellait. De fil en aiguille, je suis devenue chanteuse. Je suis aussi devenue comédienne, car il y avait une part de moi qui voulait explorer ce domaine-là. Chanter, c’est vraiment moi, c’est la petite Kathia qui est sortie de la communauté et qui raconte une histoire. L’histoire de ma vie un peu, mais surtout celle des autres autour de moi : les expériences qu’ils traversent et qui me touchent, et qui deviennent une réflexion sur ma propre vie. Quant au théâtre, c’est vraiment quelque chose qui m’a permis de canaliser mes énergies, afin de trouver un chemin pour mieux représenter un personnage. Et le conte, je te dirais que c’est venu très tard. J’ai toujours été fascinée par les conteurs, par leur façon de raconter. Je suis retournée chez les aîné.e.s pour leur demander de me raconter leur histoire, et de dire ce qu’il.elle.s aimeraient laisser derrière eux.elles. J’ai enregistré ces rencontres-là et je les ai tous entassées dans ma garde-robe, et un de mes amis les a numérisées.

Lorsque ma tante me racontait l’histoire de mon grand-père, c’est venu me chercher jusqu’aux entrailles, comme un coup de foudre, un coup de fouet, et je me suis dit que je devais absolument faire quelque chose avec ça. Et il y a aussi toutes ces anecdotes et histoires qui m’ont été racontées, durant un rassemblement d’aîné.e.s en 2008, que je garde précieusement. Dans mes contes, je veux garder cette ligne directrice, l’histoire qui m’est racontée, mais je vais aussi toujours bifurquer pour conter la beauté du chemin parcouru par ces familles-là.

Autour de nous, il y a trop de médias qui parlent de choses terribles, et je me suis promis de ne pas raconter des choses tristes, comme l’alcool, la toxicomanie, la disparition de femmes… Je ne veux pas de ces sujets-là. Je veux vraiment rentrer dans le monde autochtone, chez nous, des paroles d’aîné.e.s, tout ce qui est beau et que je veux laisser sur mon chemin. Il y a toujours une part de création là-dedans. Je peux prendre un conte traditionnel et le modifier pour le mettre à ma sauce, faire des espèces de chassés-croisés jusqu’à un but précis.

P.W. : Quelque part, ça me fait penser aux traditions orales, qui se transmettent mais qui s’enrichissent aussi à chaque génération. Et votre part de transformation, c’est l’enrichissement, qui sera certainement transmis à la génération suivante et qui va elle-même rajouter son grain de sel.

K.R. : Oui, mais il y a trop peu de conteur.se.s. Mon rêve à moi serait que le monde puisse savoir vers où on peut aller avec ça, comment on peut nourrir un conte ou une légende, comment on ajoute sa signature, etc. Moi je suis très petite là-dedans, je dis souvent que je ne suis qu’un bébé qui marche à quatre pattes dans le domaine du conte. Je suis tout d’abord chanteuse et comédienne, j’assume ces rôles-là parce que c’est ce que j’ai fait toute ma vie. Mais par rapport au conte, il y a une urgence à garder les mémoires vivantes, car les aîné.e.s sont en train de disparaître tranquillement. Et si on ne prend pas la peine de s’asseoir et d’écouter ces gens-là, qui va le faire? Qui va préserver leurs mémoires, leurs histoires? Je ne me dis pas une gardienne de ces contes-là, mais j’essaie d’amener ça le plus naturellement et le plus simplement possible. J’apprends de mon métier. À cinquante ans, j’apprends à conter des histoires. Et c’est quelque chose qui m’effraie un peu, parce que je n’ai aucune base, ni dans l’écriture, ni dans le parlé. Mais j’ai quand même une expérience de la scène.

Retrouvez les détails dans la
programmation du Rendez-vous
des Grandes Gueules.
compagnonspatrimoine.com

P.W. : Vous êtes très humble et modeste par rapport à vos débuts dans le conte, mais vous savez déjà poser votre voix, chanter, et puis vous êtes comédienne depuis tellement longtemps. Qu’est-ce que ça vous apporte dans l’univers du conte?

K.R. : Ce sont des bagages, oui, mais je ne veux pas faire de pièce de théâtre. Conter, pour moi, c’est très parallèle à ça. Chez nous, le conte se fait dans la tente, naturellement, il n’y a pas de “pop up“, de déchaînement, de mise en scène. J’ai appris en écoutant simplement l’aîné.e. Parfois, j’ai eu de la difficulté à comprendre, parce qu’entre la langue de la communauté et la langue de territoire, ce sont deux mondes complètement différents. Dans le territoire, on n’a pas de télévision, on n’a pas de chemins, ni d’écoles, donc il y a beaucoup de mots comme ça, en 2020, où il n’y a pas de termes, de traductions. Je connais très bien les mots utilisés pour définir un animal ou un lieu là-bas. Très tôt dans mon enfance, j’ai appris à dépecer des animaux, à chasser, à piéger. C’est ensuite que le monde de la ville m’a interpellée. Aujourd’hui je me dis, de quelle façon est-ce que je peux me sortir du théâtre, de la chanson, pour conter de la manière la plus pure possible. C’est plus difficile pour moi, parce que je suis habituée à apprendre des mises en scène, des déplacements, des chants, bref les mots des autres. Je trouve ça difficile de me fier seulement à moi, à mon instinct. Je souhaite vraiment, sincèrement, avoir un.e coach dans le conte. Quelqu’un pour m’aider et me diriger là-dedans.

P.W. : C’est la première fois que vous conterez pendant le Rendez-vous des grandes gueules?

K.R. : Je me suis mise au monde grâce à Alexis Roy, grâce au Festival de contes et légendes Atalukan à Mashteuiatsh, le festival de Sonia Robertson. Et grâce à elle, j’ai pu suivre une formation avec Alexis. Il y avait plusieurs petits jeux où on se racontait des histoires en cercle, puis je me suis embarquée sur la scène et j’ai raconté l’histoire de mon grand-père. Il y a des techniques de deux minutes, de trois minutes, de douze minutes, et moi j’avais de la misère à me rendre à trois minutes. Mais aujourd’hui, j’ai de la misère à faire seulement trois minutes (rires). Alors je travaille à wrapper, à ramasser mon histoire, en trois minutes.

P.W. : Le Rendez-vous des grandes gueules peuvent être une opportunité de rencontrer d’autres conteur.se.s, et sûrement d’y trouver de l’inspiration, de prendre des choses par-ci par-là. Peut-être que vous y trouverez le.la mentor que vous aimeriez avoir.

K.R. : Oh oui, et je ne suis pas gênée de demander ; De dire : «ok, j’ai besoin d’aide». Aussi, en ce moment, je suis en train de travailler sur la mise en scène d’un autre projet, et j’arrive d’un plateau de tournage où on a travaillé quatorze heures de temps, et aujourd’hui je suis supposée faire du montage sonore pour un prochain show, alors mon temps est très calculé ; Et malheureusement, je n’ai pas beaucoup le temps de travailler sur mon conte. Mais je réécoute mes enregistrements pour me donner des notes. Je me permets toujours une petite improvisation aussi, ça me permet de me challenger, ça me met au bord d’une falaise, de me dire : «Ok Kathia, si tu regardes le public en ce moment et que ça grouille beaucoup, c’est peut-être parce que tu es plate ; (Rires)» Et donc c’est d’improviser et de travailler pour retourner les chercher. Le théâtre et le côté scénique m’a beaucoup appris ça dans la vie. Mais par contre, je suis habituée de connaître ma mise en scène, mes chansons par coeur. Quand j’arrive pour conter, je suis fébrile à chaque fois, je me remets au monde à chaque fois.

P.W. : Vous sortez vraiment de votre zone de confort avec le conte.

K.R. : Oui. Et quand le Festival des Grandes Gueules m’a invitée, je leur ai dit ça, que je me mets tout le temps au monde, je m’adapte, je peux me tromper, on peut me trouver ennuyeuse, mais je continue.

P.W. : En parlant aussi de la chanson, j’ai vu sur votre site web que vous étiez en préparation d’un album?

K.R. : Oui ; Je suis en train de terminer mon premier album. J’ai de beaux.belles collaborateur.rice.s, une superbe équipe, il y a beaucoup de beaux projets qui s’en viennent. J’organise aussi des résidences d’artiste en art de la scène, afin d’ouvrir le chemin et de faire de la place aux artistes autochtones. J’adore travailler avec les onze nations, les onze langues qui sont là, mais qui ne sont malheureusement pas bien entendues. Et j’invite des artistes, des auteur.rice.s-compositeur.rice.s-interprètes, à venir se joindre à nous, pour faire des duos ou des trios. C’est un magnifique projet qui va voir le jour bientôt. Mon ami me décrit comme celle qui rêve pour les autres (rires).

Kathia Rock vous invite les 11 et 13 septembre à entrer dans le monde autochtone et à découvrir les beautés de la vie qui s’y passent, et s’y passaient dans le temps des aîné.e.s.

À propos Marie-Amélie Dubé

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