Entrevue avec Frédéric Roussel, nouveau directeur du Centre Culturel Berger

texte Marie-Amélie Dubé | photo Pascale St-Amand

Le Centre Culturel Berger a comblé dernièrement son poste de directeur général, occupé durant la dernière décennie par Pierre Lévesque, qui avait quitté ses fonctions en juin. Frédéric Roussel, originaire de l’Isle-Verte, est très heureux de faire un retour en région pour occuper ces fonctions. La Rumeur du loup a eu la chance de rencontrer le fort sympathique nouveau directeur dernièrement en entrevue.

MAD : Parle-moi de toi, d’où tu viens, ce quetu as fait par le passé.

F.R. : Je suis originaire de l’Isle-Verte, j’ai fait mon secondaire à l’École Notre-Dame. Ensuite, j’ai fait le cégep ici à Rivière-du-Loup et comme plusieurs de mes comparses nous étions un peu en exploration cégépienne. J’ai donc terminé ça en sciences humaines sans maths. J’avais 19 ans quand j’ai quitté Rivière-du-Loup.

Ensuite, j’ai fait psychosociologie des communications à l’UQAM, entrecoupé de quelques voyages et d’expériences. Quand je suis arrivé à Montréal, étant déjà mélomane, je me suis mis à travailler en musique. J’ai été engagé à la salle de spectacle qui portait le nom du cabaret Music Hall, dans l’enceinte du Musée Juste pour rire et qui était gérée par la compagnie de Larrivée, Cabot, Champagne. Le cabaret Music Hall et ses soirées dansantes étaient très courus. Surtout les soirées C’est Extra, dont le répertoire en chanson française a fait le succès de la salle.

Ce travail m’a permis d’apprendre à faire de la technique. Comme j’étais familier avec les instruments, j’ai fait de la technique en backline, après ça j’ai fait de la sonorisation, un peu de design et d’opération d’éclairage. De fil en aiguille, de connaissance en connaissance, je me suis mis à faire de la tournée. J’en ai fait pendant 15 ans, je suis devenu rapidement directeur technique et de tournée. J’en ai fait beaucoup à l’international, mais à un moment donné, famille oblige, j’ai eu besoin d’un boulot qui me permettrait de rentrer presque tous les soirs pour prendre soin de mon monde. C’est là que j’ai pris un poste chez Spectra comme directeur de production pendant presque 10 ans. J’y ai fait de la création de spectacles pour Patrice Michaud, Vincent Vallière, Michel Rivard et Philippe Brach, entre autres. Je connaissais déjà les fondateurs Alain Simard et André Ménard parce que je faisais beaucoup de tournées et j’ai participé plusieurs fois au Festival de Jazz et aux Francofolies. D’ailleurs, c’était toujours la surprise pour eux de voir arriver un directeur de tournée francophone et québécois avec des artistes étrangers ! (rires)

« …j’arrive ici avec les mains ouvertes, il y a de la place pour plein de gens et il y a moyen de travailler en collégialité »

En même temps, on m’a proposé un poste chez Solotech, une des grosses entreprises mondiales de location d’audiovisuel, pour devenir gestionnaire des employés de production. Mon mandat était d’organiser une structure efficace pour 300 employés canadiens répartis un peu partout sur la planète. Vu les heures complexes, longues et la distance, cela nécessitait un encadrement particulier. Donc, j’ai eu à me déplacer pour les voir et les évaluer sur le terrain. J’ai aussi développé la succursale de Toronto et bien qu’il y avait beaucoup de développements aux États-Unis, le but était de mettre le tout en place pour les employés canadiens avant de transposer la même structure aux États-Unis. Ce fût en quelque sorte un retour à l’international qui a été stimulant, un vrai beau défi !

Mais quand j’ai su que Pierre quittait son poste [de directeur général de Rivière-du-Loup en Spectacles] et que c’était affiché, mon réseau de contacts louperivois m’a lancé une perche. Je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer ça et que je le regretterais si je n’appliquais pas. Je savais que je reviendrais un jour ici, maisje ne pensais pas que ce serait aussi tôt dans ma carrière, car j’aimais beaucoup le défi chez Solotech, mais je me suis lancé. Heureusement, la mère de ma fille adore la région, elle vient de la campagne aussi et elle a embarqué dans le projet.

MAD : Ils n’ont pas eu besoin de cacher des 5 $ un peu partout dans le Centre culturel lors de ton entrevue pour te faire une petite séduction !

F.R. : Non absolument pas ( rires). Ça a é té deux entrevues, un test psychométrique, le processus a quand même été long, mais j’étais prêt. Je connais la plupart les diffuseurs du Québec, je connaissais un peu les conditions de travail et j’étais prêt à faire mon bout de chemin pour trouver un terrain d’entente.

MAD : Tu as quand même changé de chaise, tu étais assis du côté des producteurs de show, de spectacles, des artistes, et là tu t’assois dans la chaise du diffuseur, qui est dans le même domaine, mais avec une mission complètement différente. C’est un gros défi quand même, surtout en région, comment vois-tu ça ?

F.R. : C’est v raiment très m otivant. Je n’ai pas l’intention d’arriver ici et de virer ça bout pour bout. Au contraire, je connais un peu la clientèle, le but c’est de continuer à satisfaire les gens avec une belle diversité de spectacles. Il y a des choses qui fonctionnent mieux que d’autres à Rivière-du-Loup. Mon but ultime serait que les gens s’abonnent sans même regarder la programmation et qu’ils fassent complètement confiance au diffuseur et programmateur (rires). C’est sûr que j’ai beaucoup de choses à apprendre, mais j’ai un beau réseau de contacts et une belle équipe en place qui a d’ailleurs réussi à garder le bateau à flot pendant plusieurs mois. Ça fait seulement un mois que je suis en poste donc je suis encore en train de faire l’état des lieux.

MAD : Puis on peut dire que c’est un domaine qui est en mutation, en mouvance partout au Québec, de plus en plus de lieux qui sont non traditionnellement dédiés à la diffusion diffusent des spectacles, comme les bars, les restaurateurs, etc. Il y a une effervescence dans l’offre culturelle, et au Bas-Saint-Laurent il faut dire qu’on n’a rien à envier à personne puisqu’on a beaucoup de choix et de salles. Comment vois-tu ça ?

F.R. : J’en suis premièrement très conscient. J’ai été au cégep à l’époque de Michel Lebel, la quantité de shows et de billets vendus a plus que doublé depuis, mais on s’entend que le bassin de population est quand même limité. À mon avis, la communication avec les autres diffuseurs professionnels est primordiale. Les contacts sont déjà bien établis et je connais bien mes deux collègues immédiats, soit Christian Noël à Montmagny et Jacques Pineau à Rimouski. J’ai aussi rencontré Gabrielle Gendron du Témiscouata, que je ne connaissais pas. J’étais aussi très heureux de voir tout ce qui est né à Rivière-du-Loup. À l’époque, le point névralgique de la contre-culture, ou culture alternative, était le cégep et ça s’arrêtait là. Il y avait les bars, mais pas beaucoup de bars spectacles. J’ai rencontré les gens de Rainbow Submarine, des jeunes avec plein de bonnes idées et du guts. Moi j’arrive ici avec les mains ouvertes, il y a de la place pour plein de gens et il y a moyen de travailler en collégialité. Je veux rencontrer tous les autres acteur.rice.s aussi, il y a Sparages, la Petite Grenouille qui a changé de vocation par rapport à la chaîne originale qui était plutôt chansonniers. Si on peut faire des partenariats, je pense que tout le monde peut tirer son épingle du jeu.

« Je suis un gars de terrain, je veux être présent et rencontrer les gens. »

J’aime aussi beaucoup le développement de séries comme les Shows du Garage, le Cabaret des mauvaises habitudes, il faut seulement être complémentaires. C’est sûr que ce qu’on offre en ce moment aux Shows du Garage, ce n’est pas de la découverte, mais plus du festif, reste à voir s’il y a de la place pour ajouter des shows. Le hip hop est en ascension fulgurante au Québec et je pense qu’il y a de la demande pour ça, on réussit même à en entendre à la radio, je suis très heureux de ça. Peut-être éventuellement développer des séries qui seront plus nichées, avec le Cabaret je pense que je vais avoir la chance de développer ça, avec les comités.

MAD : La place des citoyen.ne.s pour toi, dans ce domaine, est-elle importante ?

F.R. : Oui, le but c’est de programmer des spectacles que les gens vont acheter et qu’ils veulent voir. Donc oui, je pense que ce que Pierre a instauré à ce niveau-là, avec un public cible et des comités consultatifs de programmation, est une formule gagnante et je suis ouvert aux propositions. Je suis un gars de terrain, je veux être présent et rencontrer les gens. À la limite, ça me ferait plaisir d’aller scanner des billets ! (rires) Rencontrer les gens, discuter avec eux, écouter les discussions d’entracte, c’est le meilleur endroit pour avoir des feedbacks.

MAD : Ça serait drôle des capsules de discussion d’entracte !

F.R. : Oui ! Mais bon j’imagine que lorsque les gens vont trop connaître mon visage, ils vont se restreindre un peu dans leurs commentaires (rires). Je vais en profiter en début de saison ! J’arrive avec de l’ouverture et je sais que j’ai beaucoup à apprendre. Ça faisait déjà plusieurs années que je pensais à orienter ma carrière pour devenir diffuseur. J’ai même appliqué sur un poste dans le pourtour montréalais, mais honnêtement je préfère me réinstaller dans le Bas-Saint-Laurent que d’être autour de Montréal. Ça faisait 16 ans que j’étais dans la Petite-Patrie, c’était sympathique, mais avec un vrombissement perpétuel et un air assez désagréable à respirer. J’ai une petite fille de 9 ans et je suis plus sécurisé à l’idée qu’elle fasse son secondaire ici. La qualité de vie est nettement supérieure au Bas-Saint-Laurent.

MAD : Et quand on parle d’offre plus nichée par exemple, on s’entend que le but est de vendre des billets, ça ne doit pas être déficitaire, mais je pense que c’est aussi le mandat d’un centre culturel de faire découvrir et d’ouvrir les oeillères. Comment vois-tu ça dans ta programmation, est-ce un pourcentage de ta programmation ou c’est vraiment plus dans une série comme le Cabaret des mauvaises habitudes que tu vas intégrer des spectacles plus nichés ?

F.R. : Oui, pour l’instant je le vois comme ça. Je pense qu’il faut que j’ajoute ma touche à ces séries-là tout simplement pour trouver une bonne balance. En bout de ligne, on a le mandat d’en diffuser pour tous les goûts pour atteindre le plus grand nombre de citoyen.ne.s possible, tout en étant capable d’éponger les spectacles sur lesquels on va perdre des sous. Peut-être faire grandir l’intérêt des gens pour venir découvrir d’autres styles. On est chanceux parce qu’on a plusieurs lieux de diffusion, comme la salle Bon-Pasteur qui d’ailleurs aura sa cure de rajeunissement lors de la saison 2020-2021. Je pense que ça va donner un peu plus de latitude en saison estivale, par exemple, avec l’ajout d’une climatisation. Cette salle-là est agréable et malléable avec la scène qui peut se déplacer. Une salle de 200 places c’est une belle jauge, même s’il y a 75 personnes, ça reste agréable pour l’artiste sur scène. Je sais que dans le passé, il y a eu beaucoup de projets qui ont été réalisés au Centre Premier Tech aussi, mais là on parle complètement d’un autre type de spectacle.

MAD : Oui là c’est plus 3 000 ou 3 500, plus de l’humour ou des grands noms qui y sont passés.

F.R. : Oui. Avant de quitter le monde de la tournée, je l’ai fait avec Marie-Mai, à la fin de sa tournée Dangereuse Attraction. Ça avait été un grand succès, c’était un début d’été, il me semble qu’on était sur le point de commencer la série de festivals. Ma dernière tournée officielle, à l’automne, était avec les Cowboys Fringants et on était passés ici, à la Salle Alphonse-Desjardins.

MAD : Toi, tu es fou de quoi ? De quelle musique es-tu gaga ?

F.R. : Je suis un grand mélomane, je n’ai pas vraiment de frontières, j’ai beaucoup de vinyles et je ne sais plus combien de CD. J’ai abandonné le boîtier physique voilà peu, pour joindre les forces du mal avec Apple Music et les autres plateformes de diffusion en ligne (rires). Mais je suis quand même très old school et difficile au sujet de la qualité audio. J’ai beaucoup de difficulté à écouter les MP3, je trouve que ce n’est pas la même qualité. Faut avoir l’oreille pointue pour entendre la différence entre un WAVE ou un bon vieux vinyle, mais je l’entends et ça me fatigue un peu. J’ai grandi dans le punk rock, le heavy metal bas-du-fleuvien, mais j’étais plutôt punk rocker. J’écoute énormément de jazz aussi, c’est très varié, si tu voyais ma discographie, ça part du classique, Beethoven, Mozart, jusqu’à du ultra trash metal, du dark metal suédois ou norvégien difficilement écoutable (rires).

MAD : Et si tu pouvais booker un band de ton choix sans te soucier des billets à vendre, ce serait qui ?

F.R. :: Je peux difficilement éliminer cette option-là ! (rires) Si le troisième membre n’était pas décédé, mon grand rêve serait d’accueillir les Beastie Boys. C’est définitivement mon band ! Mais je doute qu’ils vont se produire encore live malheureusement. Ils ont ressorti deux EP de remix, mais je doute de les revoir live. Je les ai vus quand même souvent, je suis gâté.

MAD : Et au Québec, on le dit, la vente d’albums et l’industrie du disque sont en déclin. Est-ce que l’industrie du spectacle est en déclin ?

F.R. : Je ne crois pas. C ‘est sûr qu’il y a une différence de public à chaque endroit, dépendamment de l’âge de la clientèle. Ce n’est pas facile pour la chanson depuis quelques années. Les producteurs ont bien sûr senti la mouvance mondiale qui a fait en sorte que ce sont les spectacles qui font vendre des albums. Les spectacles sont devenus le revenu principal des artistes. Je pense qu’on a encore beaucoup de travail à faire dans le domaine de la chanson francophone au Québec. Il y a des endroits où ça marche mieux que d’autres, et je pense qu’à Rivière-du-Loup on a encore des efforts à mettre pour développer l’intérêt de notre public. Les valeurs sûres françaises, mais pas nécessairement québécoises fonctionnent. C’est ce qui va plaire à un public plus âgé cet hiver dans notre programmation et c’est moins risqué qu’une Lou-Adrianne Cassidy par exemple, qui va rejoindre un public de découverte francophone. Nous avons dû annuler son spectacle cet été, mais heureusement nous avons pu la réintégrer à notre programmation du Cabaret des mauvaises habitudes cet automne ! Il y a aussi l’humour qui fonctionne énormément à Rivière-du-Loup.

MAD : Excellent. As-tu quelque chose à ajouter à propos de ton retour ici ?

F.R. : Depuis que je suis arrivé, je reconnecte avec des anciens camarades de classe, des amis de longue date, des membres de la famille ! Je veux aussi rencontrer tous les intervenant.e.s, les gens d’affaires, je pense qu’il.elle.s sont essentiel.le.s dans le maintien de la bonne santé de Rivière-du-Loup en spectacles. Nos commanditaires sont vraiment précieux, notre équipe de bénévoles aussi, j’aimerais beaucoup pouvoir engager des placiers et offrir des boulots à temps partiel à des étudiants et retraités, mais on ne peut pas se le permettre pour l’instant.

Je veux aussi rencontrer la nouvelle direction de l’École de Musique Alain Caron, voir aussi ce qu’on peut développer avec eux. Je veux aussi faire la promotion des projets locaux tels que ceux du Rainbow Submarine qui ont développé un petit studio et les nouveaux.elles artistes dans la promotion de leurs albums.

Donc, si on peut offrir à ces nouveaux.elles artistes des premières parties ou une autre vitrine, les accompagner dans le développement de leur carrière, nous aurons rempli notre rôle.

En bout de ligne, je veux me faire des ami.e.s ! (rires) Amener quelque chose de plus pour l’ensemble de la population et travailler en partenariat avec tout ce beau monde.

Ah oui, et arriver à ce que nos abonnements se vendent en 24 heures et que les gens se battent pour avoir des laissez-passer ! (rires)


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